LETTRE PASTORALE A L'OCCASION DE LA JOURNEE MONDIALE DE LA SANTE

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Le 11 février 2005, en la fête de Notre-dame de Lourdes

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Frères et sœurs dans le Christ,

La prochaine journée mondiale de la santé, et les récents accrocs de santé de votre pasteur toujours convalescent mais en meilleure forme, nous invitent à méditer ces réalités inhérentes à toute vie humaine : la maladie, la souffrance qu’elle génère, et le sens de toute vie humaine à la lumière du Christ Sauveur de l’homme.

1) “Seigneur, celui que tu aimes est malade” (Jn 11, 3)
Le premier réflexe du malade brutalement secoué ne le conduit pas à prévenir tout le monde et parfois encore moins à en parler au Seigneur. Les légitimes préoccupations médicales et la secousse psychologique nous plongent dans le mutisme, l’interrogation, voire le repli sur soi.
Comme pour Lazare dans l’Évangile, ce sont ses proches qui en parlent à Jésus. Ils lui rappellent son amour pour le souffrant : “Celui que tu aimes est malade”. Voilà le noble travail d’intercession d’une communauté : prier pour les malades, les présenter au Seigneur, les lui offrir ; eux ne le peuvent souvent pas du tout. Combien de fois j’ai pu l’expérimenter et bénir ceux et celles qui se souviennent des malades auprès du Seigneur.

2) L’aveugle de Jéricho cria : “Jésus, fils de David, aie pitié de moi !” (Lc 18, 38)
Derrière ce cri, nous pouvons imaginer bien des attitudes non conventionnelles : l’angoisse, le ras-le-bol, la voix qui crie, le cri de la souffrance, les pleurs, le cœur épuisé lorsque les larmes manquent, la mise en accusation du Seigneur, l’hésitation à lui demander un miracle, la colère ou la révolte, le silence de l’inquiétude.
La lettre aux Hébreux nous dit que Jésus “n’a pas eu honte d’être appelé notre frère”, et un psaume chante que “la colère de l’homme rend gloire à Dieu”. Ne coupons jamais le contact avec le Seigneur vivant. Acceptons que notre prière prenne des formes peu orthodoxes. J’ai découvert de nouvelles façons de dialoguer avec mon Sauveur. Des façons que j’ignorais… parce que je ne connaissais pas mon Sauveur aussi bienveillant. Et nous bénissons les chrétiens qui, au service des aumôneries d’hôpitaux, en permettent l’expérience bouleversante.


3) “Ce ne sont pas les bien portants qui ont besoin du médecin, mais les malades” (Mc 2, 17)
Dieu n’a pas fabriqué la maladie, encore moins la mort. Il nous veut vivants, car Il est le Dieu vivant. Mais à l’occasion de la maladie, Il me révèle deux choses : d’abord que je ne suis pas si bien portant que cela : la maladie met en relief mes défauts, mes péchés cachés, ma façade craquelée, mes blessures passées, mes tares ; ensuite que Jésus est médecin : Seigneur, sauveur, rédempteur, oui, mais ces mots sont abstraits. Le “médecin”, tout le monde comprend car tout le monde en a besoin. Jésus soigne par le cœur, par le corps, par les frères et sœurs – qu’ils soient ou non ses disciples – Jésus soigne par les événements, Lui qui s’y est fait obéissant toute sa vie terrestre ; c’est pourquoi il a été exalté (Ph 2, 1-11).
Je veux bénir ici les médecins, le personnel soignant, les chercheurs, les pharmaciens, les chirurgiens, tous ceux qui travaillent pour la santé. Il sont les mains et les pieds, les yeux et la tête, les membres et le cœur de l’Unique Médecin de l’humanité.

4) Jésus guérit toute maladie et toute faiblesse (Mt 9, 35)
Jésus soigne mais il guérit. La guérison est difficile à définir. Nous ne retrouvons pas l’état antérieur à la maladie d’une façon parfaitement identique. Peut-être la guérison se caractérise-t-elle par un pas en avant de toute la personne : corps, psychisme, cœur, âme. Le médecin soigne, Jésus guérit. Les deux sont indispensables pour comprendre la guérison à sa juste dimension, d’autant plus que l’Évangile évoque explicitement les “faiblesses”. J’ai pu m’interroger sur les guérisons que Jésus a déjà opérées dans ma vie. Chacun de nous peut en faire la mémoire pour lui-même. Chacun peut dire en quoi il s’agit d’une guérison, d’une résurrection, d’une naissance. Merci, Seigneur, de nous donner ton Esprit Saint pour tourner les pages de notre vie. C’est peut-être cela la guérison : parvenir à tourner une page. Et tant mieux si le corps va mieux. Mais il gardera des stigmates.
Ce pouvoir de guérir est confié par Jésus à ses apôtres et à leurs successeurs (Mt 10, 1). Ne sous-estimons jamais le sacrement des malades, le sacrement du pardon et le sacrement de l’Eucharistie, pauvres actes où Jésus agit concrètement et efficacement, ecclésialement et discrètement.


5) Il a pris sur Lui nos infirmités, Il s’est chargé de nos maladies (Mt 8, 17 citant Isaïe)
Cette phrase énigmatique résume toute la vie terrestre de Jésus et toute sa mission éternelle. Sa vie toute entière est une passion d’amour. Sans arrêt, il se précipite vers le souffrant, le perdu, l’échoué, l’angoissé. Il semble même les attirer à lui.
Déposons-lui nos croix, nos angoisses et nos maladies. Nous en sortirons au moins allégés. L’abandon n’est guère facile, la confiance encore moins. Attendre des résultats d’analyse, affronter la (légitime) discrétion des médecins, voire leur silence, les encouragements du personnel soignant alors qu’on voudrait se replier sur soi, entendre les bruits de l’hôpital (inévitables), faire face à l’inconnu, etc…
Et pourtant, seule la contemplation du Seigneur Jésus apaise et allège. Je veux bénir ceux et celles qui m’ont transmis ce Jésus-là, ce Jésus souffrant et compatissant, ce Jésus homme parfait, et parfaitement Dieu, pas un Jésus à l’eau de rose, un Jésus-béquille, un Jésus qui n’aurait passé qu’un seul mauvais quart d’heure, celui de la croix.
Merci Seigneur car tu es le Serviteur souffrant. Jésus, doux et humble de cœur, rends mon cœur semblable au tien.

6) Guérissez les malades, ressuscitez les morts (Mt 10, 8)
L’ordre formel de Jésus touche la maladie et la mort elle-même. À chaque souffrance, quelque chose est appelé à mourir en nous : une façade, une performance physique, une façon d’être, une façon de voir la vie. Mais c’est seulement “quelque chose” qui meurt. Pas moi. Voilà pourquoi Jésus appelle à ressusciter les morts. La maladie et la longue convalescence nous plongent dans des morts spirituelles où le démon a ses repaires bien définis : perte du goût de Dieu, perte du goût de voir les autres, perte du goût de la communion fraternelle, perte du goût de vivre tout simplement. Face à ces œuvres de mort, Jésus envoie ses disciples ressusciter. L’affaire est grave. Nous y sommes tous engagés. Partout la mort spirituelle rôde. Partout il nous faut agir au nom de Jésus.
Je bénis le Seigneur pour tous ces chrétiens qui l’ont fait et le font pour moi, quitte à se mêler de ce que je pense être mon “pré-carré”. Seigneur, rends-nous forts et vigilants face à la mort des autres ; avec tact mais avec fermeté, permets-nous de les relever humblement et délicatement, mais réellement et concrètement.


7) Entré en agonie, Jésus priait de façon plus instante (Lc 22, 44)
La souffrance de Jésus dépasse toutes les nôtres. Il porte la sienne et les nôtres. Mais voilà, la différence se situe précisément dans la persévérance de la prière. Jésus se tourne “encore plus” vers le Père, alors qu’Il l’est de toute éternité. Il Lui offre nos souffrances, il le fait dans son humanité. Il porte ainsi notre humanité blessée au Père, il la divinise. Il accomplit totalement cette mission lors de l’Ascension. Il ne craint pas de transpirer des gouttes de sang (Lc 22, 44 ss), au paroxysme de son angoisse.
Dans la souffrance, notre corps tombe bien bas, très bas, exposé à tous dans son intimité, devant accepter des soins qui semblent le maltraiter à première vue. Jésus, ton corps a été avili, dénudé, ensanglanté. Pour diviniser et transfigurer le nôtre.
Bénis ceux et celles qui agissent avec tant de délicatesse au cœur des meurtrissures corporelles et psychologiques ; bénis ceux qui n’y arrivent plus, bénis les futurs soignants afin qu’ils apprennent et intègrent la compassion et la juste distance face au malade.

8) “Si ton œil est malade, arrache-le !” (Mt 6, 23)
Jésus, à la suite de tous les prophètes, invite à circoncire le cœur et non le corps. La maladie doit éviter d’arracher le membre et permettre une ablation plus profonde : ce qui est tordu en moi, et que je découvre en souffrant longuement. Car ce qui est tordu – tel péché, telle tendance néfaste, tel défaut grave – est souvent étouffé et soigneusement caché par la façade bien-portante. La croissance spirituelle consiste souvent à arracher – ou se laisser arracher - ces toiles d’araignée où se loge le démon, ni plus ni moins.
Puis-je bénir le Seigneur de cet impératif catégorique : “arrache-le” ? Il me le faut. En cela, non pas bénir la maladie, mais ce qu’elle permet au Seigneur de révéler. La guérison passe par l’arrachement de certaines réalités.

9) Guérissez les malades et dites aux gens : “le Royaume de Dieu est tout proche de vous” (Lc 10, 9)
Jésus nous aime tels que nous sommes mais il pousse en avant. Si le Royaume est tout proche, c’est que ma guérison, petite ou grande, doit m’inviter à l’habiter, à le construire, à vivre pleinement, tel que je suis. D’ailleurs, la multiplication des pains (Mt 15, 29-37) fait suite à de multiples guérisons. Jésus guérit et nourrit pour faire vivre. La maladie peut nous entraîner à une léthargie corporelle et spirituelle apparemment compréhensible et légitime. Mais le Seigneur pousse en avant et en eaux profondes. Le Royaume est là. La vie est là. “La vie est une chance, saisis-là” écrivait Mère Teresa de Calcutta.
Bénis, Seigneur, ceux qui ont l’art de bousculer en avant, de faire rebondir ; entraîne-nous toujours dans une logique de Vie. Au baptême nous sommes morts et ressuscités en toi, avec toi. Si nous y sommes morts, c’est que nous marchons vers la vie. Garde-nous Seigneur de prendre la vie pour un parking où l’on tourne en rond ; garde-nous du “sur-place spirituel”.

10) J’étais malade, vous m’avez visité (Mt 25, 36)
Voilà l’un des aspects essentiels du jugement dernier. Jésus prend sur lui nos maladies et nos infirmités. Il s’identifie au malade. Nous ne serons pas jugés selon notre appartenance religieuse, nos activités nombreuses et notre carrière. Nous serons jugés sur la visite aux malades.
Bénis Seigneur ceux et celles qui le vivent par des visites d’amour, des coups de téléphone, des cadeaux, des cartes postales, des accueils à la maison ; nous ne guérissons pas tout seuls. N’ayons pas peur des malades et des personnes âgées ou souffrantes. Ils portent le visage du Christ. Ils sont le Christ. Le Christ lui-même l’a dit. St Paul l’a bien écrit : “Je complète en ma chair ce qui manque aux épreuves du Christ pour son Corps qui est l’Église” (Col 1, 24).

Que cette journée des malades soit l’occasion pour tous de transmettre la Vie, de la recevoir, sans retenue et sans limites. Dieu est amour. À la paroisse, nous déploierons la journée sur plusieurs événements (voir le tract correspondant) rendant grâce au Seigneur pour les personnes qui accomplissent un ministère localement auprès des personnes souffrantes. L’Église se construit de multiples manières. Immobilisé en pleine rentrée pastorale, j’ai pu expérimenter que la lettre aux Colossiens n’est pas morte : “compléter dans ma chair ce qui manque aux épreuves du Christ POUR SON CORPS qui est l’ÉGLISE”. Si la souffrance et la maladie sont abjectes et vides de sens en soi, elles me font peu à peu découvrir un sens plus profond à ma vie, en lui permettant de m’unir à la vie du Christ. “Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi” (Gal 2, 20). Seigneur, fais que cela devienne une réalité pour moi, pour tous les malades, pour tout homme.

+ V. Di Lizia
Curé, pasteur de la communauté
Janvier 2005