Lettre Pastorale de novembre 2004
au sujet de quelques questions relatives à l'Islam

"AVANCE AU LARGE"… et les musulmans ?
St-André Reims Paroisse et Communauté étudiante
P. Vincent Di Lizia

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Notre thème pastoral d'année va se décliner peu à peu au long des prochains mois pour relire notre vie chrétienne à la lumière de cette mission de Jésus confiée à ses disciples, que nous sommes : avancer au large, jeter les filets… désormais pour "prendre des hommes".

Je vous propose de nous interroger avec ce prisme dans nos relations avec l'Islam, et plus concrètement avec les personnes musulmanes que nous rencontrons. Le concile Vatican II nous invite à scruter les signes des temps, à porter un regard prophétique sur la réalité, à porter le regard de Jésus lui-même lui qui "est notre paix ; des deux Israël et les païens, il a fait un seul peuple ; par sa chair crucifiée, il a fait tomber ce qui les séparait, le mur de la haine … voulant créer en lui un seul Homme nouveau, … les réconcilier avec Dieu par sa Croix : en sa personne, il a tué la haine ; venu annoncer la Bonne Nouvelle de la paix, la paix pour vous qui étiez loin, la paix pour ceux qui étaient proches…" (Paul aux Ephésiens 2, 12-22).

Scruter les signes des temps et revenir au Christ nous a invités le Saint Père, à sa parole originelle. "Avance au large. "Ouvrons l'Évangile :

1) Éloigne-toi de moi car je suis un homme pécheur (Lc 5,8)
Cela nécessite une purification de notre regard vis-à-vis des musulmans ; cela nécessite de rejeter les amalgames et parmi les plus fréquents : "musulmans = intégristes", Alkaïda = Irakiens, jeunes beurs = voyous, arabes = musulmans, carême = ramadan, dieu chrétien = dieu musulman, etc…

Quand Pierre écoute Jésus, il se reconnaît pécheur. Il ne part pas évangéliser de suite, il ne se réjouit pas de la pêche miraculeuse, il ne se précipite pas au marché vendre ce poisson ; il se prosterne devant Jésus et se reconnaît pécheur. Face aux amalgames répétés, aux horreurs perpétrées, aux analyses superficielles, reconnaissons notre péché, c'est-à-dire notre raidissement intérieur et extérieur. Grandissons en miséricorde comme l'y invite St Bernard :

" Les miséricordieux saisissent immédiatement la vérité dans le prochain. C'est leur habitude de "se réjouir avec ceux qui sont dans l'allégresse, de pleurer avec ceux qui pleurent". De même que la très pure vérité n'est visible qu'au cœur pur, ainsi le malheur d'un frère est senti plus vraiment par un cœur malheureux. Mais, pour avoir un cœur pitoyable à la misère d'autrui, il faut d'abord que tu connaisses la tienne propre, afin que tu découvres dans ta propre âme l'âme de ton frère, et apprennes de toi-même comment lui subvenir, à l'exemple de notre Sauveur qui a voulu souffrir pour savoir compatir, devenir misérable pour apprendre à avoir pitié ; si bien que de toutes ses souffrances il apprît non seulement comme le dit l'Écriture, l'obéissance, mais apprît aussi la miséricorde. Non qu'il l'ignorât auparavant, lui dont la miséricorde est de toute éternité et pour toute l'éternité ; mais ce qu'il savait par nature de toute éternité, il l'a appris dans le temps par expérience. " (Sur les degrés d'humilité et d'orgueil, n° 7)

2) Ils avaient passé la nuit à ne rien prendre (Lc 5,5)
L'Islam, comme toute religion, a ses repères visibles et ses références invisibles à l'œil nu. Nous commençons à les connaître en France. Face à cela, le monde catholique a perdu un bon nombre de ses repères visibles ; et les disciples du Christ passent de nombreuses nuits à ne rien prendre, du moins dans nos régions occidentales. Sans générer la sinistrose, nous devons reconnaître que l'ardeur évangélisatrice ne touche guère de cœurs. Nous sommes loin de l'injonction de Paul : "Malheur à moi si je n'annonce pas l'Évangile" (1 Cor 9, 16). Et même en l'annonçant, les résultats humainement visibles découragent rapidement.

"Avancer au large", dans ce contexte, signifie sans doute prendre sa croix et suivre Jésus qui ouvre les portes de la foi (Ac 14, 27). La taille du troupeau est un critère qui appartient à l'Esprit Saint. Si nos repères (fréquentation régulière à la messe, nombre de baptisés, nombre de prêtres, etc…) deviennent flous, sachons en découvrir d'autres à a lumière de la Croix, non pas pour nous satisfaire d'une apparence minable et minoritaire, mais pour retrouver la spécificité de la foi chrétienne : la Croix et la Résurrection. Cherchons à parler avec des amis musulmans sur ce sujet et comme dit Paul, ne soyons pas "ennemis de la croix du Christ" (Ph 3, 18).

3) Ils lavaient leurs filets (Lc 5, 2)
N'ayant strictement rien pris, les apôtres nettoient leurs filets. Je les imagine faire l'inventaire des choses inutiles ramassées ; je les imagine réfléchir à leur façon de pêcher (bien qu'ils soient spécialistes chevronnés) ; je les imagine enfin - écoutant Jésus parler aux foules à proximité - discerner sur de meilleurs plans de pêche…

a) L'inventaire des choses inutiles
Petit troupeau, il est possible que nous consacrons toute notre énergie à des façons d'évangéliser, des façons d'être chrétien en ce monde qui deviennent totalement obsolètes. Combien de temps passons-nous à nous occuper de l'Église et quel temps consacrons-nous au service du monde ? Allons-nous au large ou attendons-nous la livraison gratuite et sans effort du Poisson ? L'Islam vit clairement les sept prières quotidiennes et le jeûne. Jésus en parle clairement dans l'Évangile. Où en sont la prière fréquente et le jeûne dans notre vie ? À force de répéter dans certains milieux que l'action est une prière et que le jeûne n'est pas utile, nous devons nous attendre à re-découvrir cela grâce… à l'Islam.

b) La façon de pêcher
Les apôtres sont des spécialistes de la pêche. Mais voilà, il leur faut changer de tactique sous peine de ne rien prendre et de périr. Les disciples de Jésus ont un trésor immense dans leurs vases d'argiles : Jésus n'a-t-il pas dit "qu'en dehors de Lui, on ne peut rien faire" ? que "nul ne va au Père sans passer par Lui", encore "qui le voit, voit le Père"… L'Église, dit le Concile Vatican II, est mère et experte en humanité. Cet amour immense dont Elle est l'indigne dépositaire, comment le transmettons-nous concrètement dans un monde où l'Islam prend une place prépondérante ? Aimer comme Jésus, à travers la Croix, le pardon, la Résurrection, l'effusion de l'Esprit Saint. Quel amour et quel Dieu reflétons-nous dans nos relations avec les musulmans ? Avons-nous bien saisi la spécificité chrétienne, non pas pour s'opposer et se distinguer, mais pour évangéliser, porter la Bonne Nouvelle de Jésus, quel qu'en soit le résultat ? Guillaume, jeune prêtre de la Mission de France, venu récemment chez nous, a rappelé que sa présence en Algérie correspond exactement à cela.

c) De meilleurs "plans de pêche"
Les apôtres écoutent Jésus "annoncer la Parole de Dieu" dit St Luc. Dans un monde très marqué par l'Islam, nous devons méditer la Parole de Dieu longuement, la connaître intellectuellement et dans le cœur. Trois groupes bibliques existent à la paroisse. Et chaque groupe, avant et après les réunions, doit méditer la Parole de Dieu. Chacun doit préparer à l'avance les lectures de la messe dominicale. Chacun doit prendre un temps assez long de méditation et placer la Bible à l'honneur dans sa maison. Cette Parole nous sauve et nous sauvera. Relisez le long psaume 118. Le musulman pieux médite et vit du Coran. Pourquoi faudrait-il que lorsqu'on parle de Bible, de Jésus et de Dieu, on nous confonde avec les fondamentalistes ? Les trésors de modèles de sainteté dans l'Église ne manquent pas pour annoncer avec intelligence la Parole de Dieu. Encore faut-il la méditer longuement. á

Un autre "meilleur plan de pêche" se trouve dans l'Eucharistie. En cette année qui Lui est consacrée par le Saint Père, nous sommes appelés à la redécouvrir, à la goûter comme les Noces de l'Agneau avec l'Église, son Époux Bien-Aimé. Cessons de la considérer comme facultative, comme mensuelle, comme un temps d'intériorité ou que sais-je encore. L'Eucharistie est la plus grande fête de l'Église : c'est là que nous voyons l'Église. Sans l'Eucharistie, pas d'Église. Soignons-la, préparons-la, goûtons-la dans l'Adoration prolongée. Si des musulmans y sont présents, expliquons-la, mettons-les à l'honneur. Soyons fiers de l'Eucharistie et n'y faisons pas n'importe quoi, sachant bien que la Liturgie a une dimension évangélisatrice irremplaçable. Lors de la messe papale à Reims en 1996, un groupe de musulmans dans l'assemblée a dit à l'un de mes amis que leur présence manifestait le désir de voir un homme, le pape, avant qu'il ne meure car pour eux, il ira au Paradis.

Un autre "meilleur plan de pêche" à discerner concerne les demandes que beaucoup font encore à l'Église : baptême, catéchèse, mariage, funérailles, etc… L'accueil évangélique doit rester très large, comme les bras du Seigneur, permettre aux personnes un cheminement libre. L'émergence de l'Islam et de ses données clairement définies nous interroge. Certes l'époque où l'Église normalisait tout semble révolue ; mais que proposons-nous aux personnes qui "prennent le large" et viennent frapper à la porte de l'Église ? Nos propositions correspondent-elles à leur cœur ? Rejoignent-elles leurs blessures que Jésus vient guérir ? Nous interrogeons-nous suffisamment sur les exigences à proposer, non pas comme des conditions, mais comme moyens minimaux pour permettre aux personnes de "déballer" le cadeau reçu de Dieu et de le goûter ? La sagesse d'équilibre des saints et des prophètes peut nous aider à trouver de justes voix. Que chaque responsable de groupe y réfléchisse.

Encore un autre "meilleur plan de pêche" : la vie communautaire. St Paul l'a définie comme reflet du "Corps du Christ" dont nous sommes les membres. L'Islam est très soudé ; d'ailleurs Islam signifie "soumission". Où en est la vie communautaire chez nous ? Non pas le communautarisme, ou le repli identitaire, mais la communion ? Où en est le pardon réciproque, test sensible de la communion ? Quelle parole, ensemble, donnons-nous au monde pour lui exprimer l'Amour de Dieu en Jésus Christ Sauveur ? Bien entendu, chaque groupe fonctionne bien, globalement. Mais lorsque les occasions communautaires veulent exprimer la communion (retraites, jeudis pastoraux, journées de rentrée…), qui s'y précipitent ? Comment se connaître sans se rencontrer, prier, partager, se pardonner ? Notre communauté a déjà beaucoup cheminé. Il reste encore à progresser. L'Église a un trésor de communion que nul ne peut lui ravir. N'attendons pas que des communautarismes fassent miroiter les personnes en quête de fraternité.

Un autre "meilleur plan de pêche" est le discernement. Les apôtres ont beaucoup réfléchi à leur façon d'aborder "le large". L'Islam constitue pour nous un véritable défi. Il nous faut dialoguer avec les musulmans que nous rencontrons, réfléchir et discerner, ne pas craindre d'exposer notre foi et de la vivre, d'être de grands priants et d'écouter l'autre avec amour et respect. Ne soyons pas dupes et, sans faire les amalgames déjà signalés précédemment, abordons paisiblement ce qui nous rapproche ; ne passons pas trop vite sur ce qui nous sépare : la différence culturelle, la façon de lire les textes sacrés (19 siècles nous ont été nécessaires pour que la Bible soit étudiée par l'exégèse critique qui s'intéresse aux sources historiques objectives), la Trinité, la Croix, le pardon des offenses, la mort et la Résurrection du Fils de Dieu, l'intégration dans une saine et intelligente laïcité (attention, la France n'a pas le monopole de la vraie laïcité !), la relation au monde, les chrétiens persécutés dans certains pays musulmans, l'annonce de l'Amour de Dieu.

St Pierre (1 P 3, 15) nous exhorte à "rendre compte de l'espérance qui nous habite, avec douceur et respect". Encore faut-il en être habité… Avancer au large ne se fera qu'à ce prix. Et sans violence. Car la violence "est une voie sans issue" (Jean-Paul II, grand prix du courage politique, 2/10/2004). Les apôtres ont certainement réfléchi à la différence culturelle fondamentale qu'induisait l'Évangile pris au sérieux. Ils n'ont pas été mollusques. Interrogeons-nous en vivant avec les musulmans : quel type d'éducation véhicule la génération "loft story" - "enfants de la télé" - skinheads - plaisir maximal et immédiat - cellule familiale (père / mère / enfant) remise en cause - euthanasies et avortements - érotisation de tous les domaines - croissance sans limite - guerre économique où les grands dévorent les faibles, etc… Dès que les chrétiens s'expriment sur cela, ils sont considérés comme intégristes ; mais savons-nous que sur les grands sujets de société, les grandes religions monothéistes convergent en un accord surprenant ? Or l'Église a été et est souvent en avant-garde pour s'approcher des blessés de la vie victimes des drames précédemment cités. En Syrie et au Sénégal, les orthodoxes, les musulmans et les catholiques oeuvrent ensemble au service des personnes handicapées.

4) Ils prirent une grande multitude de poissons (Lc 5, 6)
C'est la Grâce de Dieu manifestée en Jésus qui est la cause de ce succès foudroyant. Sans la Grâce, nous ferons des efforts mais en vain. "Si le Seigneur ne bâtit la maison, c'est en vain que peinent les bâtisseurs" (Psaume 127(126) v 1). Nous pourrions nommer cela la transcendance, l'aspect vertical de notre vie, sa dimension éternelle. Là encore, l'Islam tire la sonnette d'alarme. L'Adoration et le respect infini de Dieu en est une composante essentielle.

Notre monde occidental laïcisé a compris le progrès dans le sens du refus de Dieu, tout en admettant une vague sphère religieuse privée et inaccessible. Or si l'on enlève Dieu, tout s'écroule. Le Concile Vatican II l'a dit : sans le Créateur, la créature s'évanouit. Le curé d'Ars avait déjà annoncé que sans l'Adoration de Dieu, les hommes adoreront les bêtes.

Prenons garde car nous pouvons nous dire chrétiens et n'accorder aucune place à la Grâce et à l'Adoration ; soyons-en conscients dans l'éducations des plus jeunes, dans notre fréquentation de la télévision, dans notre recherche du succès et du plaisir, dans notre regard sur le monde, sur nos échecs. La grande quantité de poissons - c'est-à-dire les succès de l'Église - réside dans la sainteté de vie au cœur du monde ; cette sainteté, don de Dieu, doit d'abord reconnaître Dieu comme Dieu. Une tradition nord africaine de l'Islam a reconnu St Louis comme un grand marabout, c'est-à-dire saint pour les musulmans (!).

5) Ce sont des hommes que tu prendras (Lc 5, 10)
Il ne s'agit pas de piéger les personnes, de les convertir à une religion. Il s'agit de les prendre en Dieu Trinité. De les approcher en communauté priante et aimante, animée de l'Esprit Saint pour qu'ils découvrent combien cet Amour Trinitaire, Père, Fils, Esprit Saint, est à la porté de tous, habite chaque homme, et que le ciel est réalisable sur terre. Face à l'Islam dont la tradition culturelle est immense et infiniment respectable, l'Église n'a pas à rougir, ni à se cacher. Dans notre quartier et en tant d'endroits, qui prépare la plupart des couples au mariage ? à l'éducation des enfants (baptême, catéchèse, école catholique, aumôneries) ? Qui accueille la plupart des deuils ? Qui visite les malades, les cliniques et les hôpitaux ? Qui s'engage au nom de Jésus dans de nombreuses associations ? Qui aide à la croissance spirituelle, spécialement à travers les religieux et les religieuses ? Les disciples du Christ. En respectant la liberté des hommes, en acceptant avec souffrance qu'ils viennent à l'Église en ces occasions pour la première et la dernière fois.

L'Islam est fier de sa foi. L'Église aussi se doit de l'être. Au sens évangélique certes. Voici ce qu'écrit le Pape Jean-Paul II dans sa lettre d'octobre 2004 sur l'Année de l'Eucharistie :

" En cette année de l'Eucharistie, puissent les chrétiens s'engager avec plus de force pour témoigner de la présence de Dieu dans le monde ! N'ayons pas peur de parler de Dieu et de porter la tête haute les signes de la foi. La "culture de l'Eucharistie" promeut une culture du dialogue et donne à cette dernière force et nourriture. On se trompe lorsqu'on pense que la référence publique à la foi peut porter atteinte à la juste autonomie de l'État et des Institutions civiles, ou bien que cela peut même encourager des attitudes d'intolérance. Si historiquement des erreurs en la matière n'ont pas manqué, même chez les croyants, comme j'ai eu l'occasion de le reconnaître lors du Jubilé, cela ne doit pas être porté au compte des "racines chrétiennes", mais de l'incohérence des chrétiens en ce qui a trait à leurs racines. Celui qui apprend à dire "merci" à la manière du Christ crucifié pourra être un martyr, mais il ne sera jamais un bourreau. "

Au baptême, l'Église t'a rendu prêtre, prophète et roi : immense dignité pour la vie éternelle et pour changer ce monde en Royaume de Dieu, dont la fondation principale, déjà posée, est le Christ. L'Islam, curieusement, peut réveiller la foi chrétienne de beaucoup. Ne craignons pas d'aimer les musulmans que nous rencontrons, comme le Christ les aime ; ne craignons pas d'aller chez eux (le pèlerinage de Pâques en Tunisie en sera l'occasion) et pas seulement pour l'exotisme. Invoquons l'intercession des moines de Thibirine, martyrs pardonnant d'avance (depuis leur sacrifice, les attentats ont quasiment cessé en Algérie) pour que la Jérusalem céleste s'édifie dans la paix dès aujourd'hui grâce à la contribution de chacun.

Les Pères de l'Église avaient raison de dire : Chrétien, deviens ce que tu es ! Comme nous le chantons souvent : "Devenez ce que vous recevez, vous êtes le Corps du Christ."

Vincent Di Lizia + Curé, pasteur de la communauté Novembre 2004