“Pour
vous qui suis-je ?” “… Dieu ne fait pas de différence
entre les hommes.” (Actes 10, 34)
Lettre Pastorale à l'occasion des élections municipales de mars
2008
St-André
Paroisse et Communauté étudiante P.Vincent Di Lizia
Chers amis, frères et sœurs,
1) Être l’âme de la cité
Les prochaines élections électorales nous rappellent l’importance capitale de la construction de la cité dont nous sommes membres et nous invitent à poser les questions justes afin d’être en ce monde “lumière et sel” comme le Christ nous le dit et afin de réaliser la vocation chrétienne : être l’âme du monde, l’âme de la cité, comme l’exprime une lettre très ancienne du 2e siècle. L’âme ne se voit pas avec les yeux de chair, mais elle anime le corps et le dépasse. Personne ne peut donc prétendre à un parti “chrétien”, à une société “chrétienne” ; personne ne peut prétendre chercher l’élu qui vive parfaitement la loi divine ; par contre, chaque chrétien, élu par Dieu au baptême et rendu conforme au Christ, est choisi pour être avec ses frères l’âme du monde, quels que soient les responsables politiques, économiques et sociaux. Par leur style de vie, et parce qu’ils n’ont pas été élus selon leurs mérites (ils n’en ont pas davantage que les autres), ils sont chargés de contribuer à construire une humanité réconciliée là où ils vivent quotidiennement. En vivant ainsi, les chrétiens ne constituent pas d’abord une instance de rejet systématique, ni un rempart qui cherche à défendre un code moral dont ils seraient les champions ; les chrétiens sont l’âme du monde et de la cité. Notre paroisse s’honore de compter plusieurs élus dont il convient de saluer l’engagement personnel. Alexis de Tocqueville écrivait en 1835 dans son livre sur la démocratie en Amérique :
… “ En même temps que la loi permet au peuple américain de tout faire, la religion l’empêche de tout concevoir et lui défend de tout oser.” (la religion recouvre ici l’ensemble des religions chrétiennes)
2) Agir en âme de la cité
La responsabilité confiée par le Christ à ses disciples implique un agir quotidien spécialement pertinent en ces semaines de préparation aux échéances électorales. Repérons quelques aspects de cet agir.
- La teneur de nos propos, en famille, entre amis, montrera notre intérêt pour ces municipales, pour la construction de la cité s’ils ne se réduisent pas à des critiques stériles, à des raisonnements primaires, à des insultes ou à des a-priori non fondés. Qu’en est-il de nos propos de table, de nos propos devant les enfants… ? ou devant les personnes isolées, dépendantes ou âgées ? Serons-nous paisiblement, sans honte ni agressivité, membres de telle option politique ?
- L’information dépend de ce que nous recevons et de ce à quoi nous nous intéressons. Ferons-nous preuve d’ouverture d’esprit, de compréhension ? Fréquenterons-nous des meetings, irons-nous visiter les permanences ? En resterons-nous aux idées reçues ou aux informations TV ? Provoquerons-nous des rencontres même informelles ou bien nous isolerons-nous sous prétexte que le dialogue politique est risqué ? En resterons-nous au clivage droite-gauche ou chercherons-nous à imprimer une intelligence plus aiguë du débat ? Privilégierons-nous le dialogue vrai en tête-à-tête, même bref, ou bien claquerons-nous la porte à ceux qui, d’une liste ou d’une autre, cherchent bénévolement à construire en faisant du porte-à-porte ?
- Le discernement sur les programmes et les personnes ne peut s’arrêter aux idées reçues : un tel est bourgeois, un tel est parachuté, un tel est sans programme, un tel est conservateur, un tel est pour le tramway, un autre est contre… Pourquoi ne pas regarder de près et de façon objective si ces candidats ont été serviteurs ? Platon disait déjà que celui qui n’a pas servi ne peut prétendre gouverner… Quant à Jésus, c’est clair…
Discerner sur les candidats implique aussi respecter les personnes car… “Dieu ne fait pas de différence entre les hommes” (Actes 10, 34). Cela signifie que la dignité de tous est la même aux yeux de Dieu.- Les paroisses du centre-ville organisent cette année des conférences de Carême sur la misère à Reims. Y serons-nous attentifs ? Une belle plaque a été posée près de la Cathédrale rappelant que tous les rémois s’unissent pour lutter contre la misère, et cette plaque est scellée au pied du portail du jugement dernier… Nous savons bien qu’un des critères de discernement sûr est le poids accordé à cette question dans le passé et le présent d’un(e) candidat(e). Il ne sert à rien de gloser sur l’avenir et les promesses dans ce domaine. Avec ces conférences de Carême, le chrétien sait par expérience que la prière fervente reste prioritaire. Prier pour les candidats, pour que la sagesse les habite, prier pour leurs équipes, prier pour notre cité, pour ses habitants, pour le lien social. Peut-être Jésus, dans son silence devant Pilate, a-t-il prié pour ce dernier, qui sait ?
- L’amour de la cité reste finalement la première préoccupation de chacun et de chacune. Cela se manifestera ou non de multiples manières. Mais la cité, c’est nous ! S’y engager, la servir, la bénir, travailler à la construire, à y construire l’humanité, vivre son quartier et s’y engager, se proposer pour tenir les bureaux de vote, se présenter aux élections, même jeune (deux anciens de l’aumônerie étudiante et de la Paroisse l’ont fait, bravo !), souffrir pour la ville comme Jésus qui a pleuré sur Jérusalem. Et surtout, pour un disciple du Christ, bâtir la cité d’ici-bas comme image de la Cité future définitive où l’humanité réconciliée sera l’Épouse du Christ, sans stresser sur les échecs et les spasmes de l’histoire ; la cité définitive n’est pas celle d’ici-bas, mais celle d’ici-bas la prépare et la construit. Le chrétien est à fond “dans le monde” sans être “du monde”.
- Notre archevêque, Mgr Jordan, écrivait, il y a un an, des propos qui sont toujours d’actualité :
« À l’échelon du territoire de notre diocèse, les difficultés économiques et sociales ne manquent pas non plus. L’aggravation récente en ce qui concerne le tissu industriel dans les Ardennes ne peut laisser indifférent aucun de nous, d’autant que les conséquences humaines sont lourdes, voire dramatiques, pour nombre de travailleurs et de familles.
La période électorale qui s’ouvre devant nous sera marquée évidemment par de tels événements. Si l’on dépasse le stade des promesses et des bonnes intentions, elle peut servir, sinon résoudre, ce grand enjeu. Comme évêque du diocèse, je mesure ma responsabilité de poser des signes montrant que l’Église est bien là pour rappeler à la justice, et à la dimension humaine de toute décision économique. Personnellement tenu à la réserve dans le champ du débat politique, je veux cependant encourager les chrétiens à prendre place dans ce débat, à apporter leur propre vision de la dignité de l’homme, et à dialoguer avec des personnes même situées différemment. Dialoguer n’est pas renoncer à ce qu’on est ni à ce qu’on croit, ce n’est pas forcément se rejoindre, c’est s’écouter et vouloir construire. »3) Défendre la cité
Les chrétiens ne peuvent pas se contenter d’être l’âme de la cité et d’agir en conséquence, souvent silencieux ou convaincus de n’être qu’une force d’appoint pour les causes généreuses. Ils doivent aussi rappeler le sens véritable de l’homme qu’il faut libérer de ses esclavages pour qu’il aime parfaitement — (c’est-à-dire divinement) — et le respect de sa dignité, quel qu’il soit. Le sens de la catholicité invite les chrétiens à ne pas limiter leur horizon à la seule cité mais à partager les siens avec tous. Cette défense, à temps et à contre-temps, se manifeste par d’autres aspects : « les chrétiens rappellent que la véritable sécurité de l’homme n’est pas dans son niveau de vie, moins encore dans ses profits financiers, mais dans le respect de la dignité de chaque être humain. Qu’ils soient jeunes ou vieux, français ou étrangers, tous ont le droit de vivre honnêtement, et ce droit ne peut être respecté que par une civilisation du partage, pas par celle des privilèges » (Cardinal Vingt-Trois).
Dans ces domaines fondamentaux, les chrétiens savent discerner si la cité menace ruine car ils cherchent à voir le long terme. Ils doivent rappeler et défendre tout cela, non pas parce que c’est une morale catholique (la morale catholique n’a pas besoin d’être défendue et n’est pas un étendard !) mais parce qu’il s’agit de l’homme et de la ville où il vit avec d’autres, parce que les échéances électorales se succèdent à court terme et que la tentation pour les candidats serait de courir vers le pouvoir comme dans un jeu de chaises musicales… Les petits villages savent d’expérience le rôle humain du maire élu. Il n’est pas interdit d’y insister même pour une grande ville.
4) L’âme au-delà du court terme
Dans ces échéances électorales, les élus, tout en ayant charismes et qualités, restent de pauvres humains comme ceux dont ils auront la charge. Mais qui a la charge des hommes ? Dieu ou César ? Rappelons-nous les propos de Jésus. Pour César, le Christ n’est qu’un rival. Du coup, il cherchera à en faire son complice ou à l’écraser… L’Église, de son côté, a aussi connu ce travers. Le Christ vient apporter un feu sur la terre, le feu de l’Amour divin. Du coup, il obligera sans cesse à repenser et à refaire tous les projets de société, car le Christ échappe à toute volonté de puissance ; Il est “l’Agneau de Dieu”, amour parfait, Dieu lui-même, anéanti à la crèche, humilié à la croix, livré à l’Eucharistie, comme l’écrivait le Père Chevrier.
Le Christ met ainsi à nu les cœurs de ceux qui s’engagent et de ceux qui votent… et de tous. « Jésus ne peut faire de compromis : il ouvre un chemin dans lequel les hommes sont invités à s’engager avec armes et bagages, chacun selon son pas. À ceux qui deviennent ainsi ses disciples, il offre, pour y avancer, la force de préférer la vérité au mensonge, l’amour à la haine, le désintéressement à l’égoïsme, la générosité sans limite au repliement sur soi-même, le pardon à la vengeance. Ils reçoivent dès lors en partage la liberté véritable et souveraine qui délivre de l’inquiétude du lendemain et du souci de l’opinion pour obéir d’abord à l’exigence de la conscience. Ces hommes qui se savent pécheurs et qui le sont, reçoivent en même temps le courage de reconnaître leurs fautes, de demander à Dieu de les leur pardonner, tout comme aux frères qu’ils ont offensés. Leur vie est remise à Dieu pour le service de leurs frères. » (Cardinal Lustiger).
Lorsque nous savons que la grande majorité des candidats locaux, sinon tous, sont baptisés, ainsi que les électeurs, il y a matière à réflexion.
Le champ politique est le lieu où s’expriment le mieux les enjeux de la vie, ses fondements et son destin, ses valeurs et ses jugements. Certes nos élus sont choisis pour gérer le court terme puisque leur mandat (et leur vie comme la nôtre) prendra fin tôt ou tard. Mais que valent les choix du court terme au regard du long terme ? Aucun élu ne peut faire fi de ses responsabilités à long terme, car la démocratie est le régime de la responsabilité qui élit les dépositaires des raisons de vivre de la cité, et plus globalement de la nation. Ce long terme vise aussi le terme ultime, celui de la Vérité des choses et des événements, au-delà des méandres surprenants de l’histoire. Nous élisons d’abord des personnes de conscience, témoins des valeurs qui constituent une cité au-delà des fluctuations de leur sensibilité et de l’opinion, des personnes dont la conscience doit être bien formée à discerner le bien et le mal, éprise de justice, d’amour et de vérité, des personnes responsables acceptant leur solitude devant Dieu et leur conscience, des personnes capables de répondre devant les électeurs et ultimement devant Dieu lui-même. "À qui il a été beaucoup donné, il sera beaucoup demandé”. Relisons encore le Cardinal Lustiger dans une homélie aux élus de la nation :
« Il n’y a pas un bien “de droite” ou un bien “de gauche”, une vérité bonne à dire ou une vérité bonne à taire. Il y a un droit, un bien, une vérité, même si les hommes sont infirmes à les reconnaître, hésitants à les formuler. Vous devez avoir le courage de vous unir dans la vérité, quoi qu’il en coûte, sans agressivité, sans ressentiment, sans prétentions “prophétiques”, sachant que la seule chose que nous devrions craindre de perdre, c’est notre honneur et notre salut, mais aussi l’honneur et le salut de tous, dont votre mandat vous fait responsables. Un tel courage, quel qu’en soit le prix, peut se rencontrer, grâce à Dieu, chez tout homme digne de ce nom. … Il vous appartient de donner à la Nation une image réfléchie de ce qu’elle doit être et d’exprimer ce qu’au fond elle veut dire. … Vous devenez personnellement garants du bien commun de la Nation. Dès lors, pour juger du bien et du mal, votre lumière doit être non l’opinion commune, mais votre conscience … Soyez des hommes de vérité, de rigueur, d’honneur. »
Dans cette compréhension de l’élu qui exerce ses responsabilités au-delà du simple court terme, nous nous rappelons également que la tentation du responsable est d’être dépendant de la figure qu’il se donne de lui-même et de l’opinion que les autres se font de lui : “Je suis leur chef, il faut bien que je les suive”. Mais cela inverse la responsabilité ! Qui est vraiment en avant ? Ne dévalorisons pas les citoyens et leur conscience dans l’isoloir. Ils savent reconnaître le meilleur d’eux-mêmes et les valeurs de la cité en ceux qu’ils élisent. Sinon les élus peuvent entraîner la cité à sa perte.5) L’âme et son “développement durable” dans l’éternité
L’activité politique est l’art de gérer la cité ; elle ne peut pas accéder à ce qui en est moteur : la liberté des hommes et leur capacité d’amour et de pardon. Il faut chercher l’âme, la respiration. C’est ainsi que la politique doit s’appuyer sur la mystique sans jamais pouvoir l’avaler (et inversement aussi !).
Chrétiens, il nous faut prier pour la cité, pour les candidats aux élections, pour le maire sortant et rendre grâce pour le don qu’il a fait de lui-même durant tant d’années. Merci, Monsieur Schneiter ! Il nous faut être l’âme qui permet à la cité de respirer, de lui ré-apprendre à respirer.
Pour nous, le service de la Nation est l’une des plus hautes formes de l’amour du prochain. À la fin du discours sur la Montagne qui résume tout l’Évangile, Jésus emploie l’image de la tour à construire et du roi qui part en guerre pour définir le disciple qui écoute et met en pratique. Ce sont là deux images empruntées au champ politique.Dans ce grand moment de la vie de notre cité, de nos quartiers, de nos villages de l’agglomération, prions l’Esprit de Sagesse et de discernement.
Vincent Di Lizia + Curé, pasteur de la communauté Janvier 2008