Lettre Pastorale sur le célibat consacré
dans l’Église catholique
St-André Paroisse et Communauté étudiante


Frères et sœurs bien-aimés,

La fête de la Conception Immaculée de Marie nous fait méditer sur la grande dignité de notre corps dès sa conception. C’est vraiment le christianisme qui a mis en pleine lumière cette dignité ; il nous est bon d’en revenir à la source évangélique en union avec la saine Tradition de l’Église, au-delà des déviances puritaines ou jansénistes.
L’exploitation des récentes révélations de l’abbé Pierre sur sa vie affective ont hélas occulté le don qu’il a fait de lui-même pour les plus pauvres et le sens de sa vie totalement consacrée à Dieu. Mais cela a fait rejaillir les questions classiques et récurrentes sur la sexualité et l’affectivité : l’ordination d’hommes mariés, de femmes, le remariage des divorcés, l’homosexualité, la contraception et l’avortement, l’euthanasie.
Asseyons-nous calmement pour que l’Esprit Saint nous éclaire face à ces questions qu’il ne faut pas éluder trop vite, spécialement celle du célibat consacré.

1) Au sujet du corps

La grande Tradition judéo-chrétienne, enracinée dans la Parole de Dieu, affronte clairement et paisiblement la réalité corporelle, comme le tout de la personne. La personne est son corps et le corps est une personne. Dieu lui-même prend chair d’une femme, Marie, en Jésus, se montre nu à la naissance, au baptême, à la croix ; il se laisse toucher par les pécheurs, il vit l’amitié et la tendresse en vérité avec ses disciples, hommes et femmes, il livre son Corps dans l’Eucharistie, en plein contexte de trahison. Il nous replace devant la
juste conception de la chasteté qui est respect et réalisme de ce qu’est l’autre face à moi. Il sauve le corps de la mort par sa résurrection et il annonce clairement la résurrection de la chair pour tout homme. La Vierge Marie, depuis sa Conception Immaculée jusqu’à son Assomption, témoigne de ces grâces données à tout homme et à toute femme.
2) Pour parler du corps,

il nous faut grandir en humilité et en profond respect. Au voyeurisme de la télé-réalité et des révélations intimes étalées dans la presse, la nature préfère le secret des gestations, les marques de tendresse cachées comme un trésor, les dialogues à deux en vérité. La sexualité concerne nos rapports quotidiens. La génitalité, elle, se construit sur un autre registre. “Notre vie est cachée en Christ” écrit Paul (Col 3, 3) et notre personne, spécialement dans sa dimension corporelle, comporte un mystère qui touche le divin. Nous n’abordons les questions affectives et sexuelles qu’avec un profond respect et jamais avec arrogance ou en redresseur de torts. Jésus reste clair sur les actes (bons ou mauvais, Luc 17, 1-6) mais infiniment aimant de la personne, qu’il faut sauver (Lc 19, 10).
Chacun de nous a en mémoire dans son corps des blessures et des joies. Personne n’a une sexualité “au carré”. Ainsi donc, par exemple, pour le célibat consacré, il nous faut prier pour les prêtres ayant quitté le ministère et les aimer, il nous faut pardonner et rebondir, tout en restant humblement au clair avec la vérité objective des actes.
3) Qu’en est-il donc du célibat consacré, de son sens, de sa pertinence aujourd’hui ?

a) Le prêtre cherche à répondre à un appel radical et séduisant du Seigneur Jésus, lui-même totalement consacré à son Père, totalement donné aux hommes, dans sa vie et sa mort. Cette configuration du prêtre au Christ fait de lui un “autre Christ”. Comment peut-il le vivre sans le soutien d’une communauté concrète ? C’est illusoire. Jésus n’a jamais été “vieux garçon”. Du reste, même le célibat non consacré a une grande valeur que seule la communauté des disciples permet de découvrir. Si Jésus nous a donné l’Église comme son Épouse et comme notre Mère, c’est pour que chacun s’y épanouisse grâce à la fraternité évangélique. Il n’en demeure pas moins que le célibat consacré ne sera pas toujours compris de tous. Jésus l’a clairement annoncé (Mt 19, 12 ss). Cela ne veut pas dire qu’il faut renoncer à comprendre et à débattre. Cela veut dire que tous les domaines de la vie ne sont pas seulement du registre de la compréhension strictement intellectuelle, n’en déplaise à Mr Descartes. Allez demander à un amoureux d’expliquer pourquoi il s’est retrouvé avec telle bien-aimée et pas telle autre ?… Et de débattre avec ses parents sur “le pourquoi du comment”.

b) Le prêtre, totalement consacré au Christ, ne pourra jamais devenir membre d’un service public où l’on fait grève si le personnel n’est pas suffisant ou si les structures ne suivent pas. Nous ne pouvons pas chercher à ordonner des hommes mariés sous prétexte qu’on n’a pas assez de prêtres pour des messes, des mariages, des enterrements et des baptêmes. Jésus a institué ses apôtres pour être avec Lui et les envoyer prêcher l’Évangile. Stop. La peur qui taraude l’Église face à la pénurie de prêtres n’engendre ni acte de foi, ni paisible réflexion sur le sens du sacerdoce ; elle n’enfante que des solutions de panique à court terme… et dévalorise ainsi au passage le mariage (“vite, ordonnons des gens mariés pour pallier au déficit…”).

c) Ainsi, nous comprenons que le prêtre est un don du Seigneur et, en même temps, un fruit de la communauté chrétienne vivante et croyante. Personne n’a “droit” à un prêtre pour tel besoin privé ou public. Il nous faut beaucoup prier pour l’évêque et son conseil afin que la juste répartition des prêtres reflète ce don de Dieu et cet engendrement par la communauté, au-delà de tout calcul fonctionnariste et de tout influence. Jésus prie toute une nuit avant d’appeler ses apôtres et de les envoyer en mission (Lc 6, 12) ; derrière ce choix apparaît un rapport personnel, une élection de serviteur, non pas d’une personne privilégiée, mais d’un intendant.

d) Par l’offrande de toutes ses capacités d’aimer, le prêtre est appelé à s’unir à tous les hommes, spécialement les blessés de la vie, ceux qui n’exercent pas leur affectivité de façon habituelle, ou qui ne le peuvent pas : les personnes séparées vivant seules, les veufs, les plus démunis, les prisonniers, les malades, les personnes handicapées, les enfants et spécialement les enfants violentés, les personnes âgées, les défunts et tant d’autres. Il n’y a pas que l’exercice sportif et compétitif de la sexualité qui mène le monde ; le don de la vie passe de bien d’autres manières. Pour le prêtre, dispenser les sacrements, annoncer la Parole qui change une vie, accompagner, servir, tout cela transmet la vie, et la vie éternelle en abondance (Jn 10, 10). Cela n’enlève rien à la grandeur et à la beauté de la sexualité, puisqu’elle a été inventée par Dieu lui-même.

e) Précisément, c’est à un témoignage plus large que le célibat consacré est appelé ; c’est à un témoignage sur la vie qui n’a pas de fin. Cette vie ne s’oppose pas à la vie affective d’ici-bas ; elle lui en annonce l’accomplissement, la direction universelle. Dans l’au-delà, il n’y a ni femme, ni mari, ni sexualité dit Jésus (Mc 12, 25) ; nous serons tous frères et sœurs, nous aimant d’un amour sans préférence.
Le prêtre est appelé à ce genre de témoignage, ce qui n’exclut pas, comme pour l’humanité de Jésus, de vivre des amitiés profondes. Mais tout cela suppose la foi en l’au-delà, la foi en la résurrection de la chair, dont celle de Jésus constitue les prémices. De fait, il est probable que le manque de foi dans cette perspective aille de pair avec un manque de considération du célibat consacré “pour le Royaume”.

f) L’appel vocationnel chez les plus jeunes viendra toujours du Seigneur qui n’abandonne jamais son Église (Mt 28, 20). Les jeunes d’aujourd’hui seraient-ils sensibles à devenir “comme tout le monde” ? Une vie qui interroge n’est-elle pas plus crédible ? Une vie qui “ne sert à rien” chez un prêtre ou un(e) religieux(se) n’est-elle pas plus attirante en vue de la gloire de Dieu ? La question sera la même pour le mariage à vie. Il y va de l’engagement radical, en faisant “sauter” les ponts, dans un acte de foi en Jésus seul. Des existences qui interrogent, qui étonnent, avec leurs blessures et leurs relèvements, témoignent de l’amour de Dieu “par dessus le marché”, et non de la tiédeur d’un système ecclésiastique qui chercherait des fonctionnaires (mot entendu au sens péjoratif du terme) pour survivre.

g) L’identification de l’apôtre au Christ apparaît nettement dans l’Évangile. Peut-être est-ce plus flou dans l’histoire de l’Église. Nous sommes souvent amenés à parler de choix tardifs, de discipline à remettre en cause, d’obligation. Ne pourrions-nous pas aussi rendre grâce pour la grande Tradition avec ses Saints, son enseignement, ses repères objectifs solides. Tout cela n’est pas rien et nous soutient ; nous héritons d’un patrimoine de sainteté (et… de pécheurs aussi, certes) car l’Église est d’abord l’Épouse du Christ, et non une institution qui édicte des règles.
Nous avons grand besoin de l’Esprit Saint pour regarder l’Église autrement, plus profondément, avec plus d’amour ; Elle est notre Mère, Elle nous a donné la Vie au baptême et, écrit St Augustin, “même si ma mère était prostituée, je ne l’étalerai pas sur la place publique car elle est ma mère”.
Rendons grâce ici à toutes ces personnes consacrées qui nous ont précédés, qui nous ont donné le visage de Jésus ; rendons grâce pour les demandes de pardon du pape Jean-Paul II pour les péchés des consacrés ; et ne cessons pas de demander pardon par solidarité ou à cause de nous, dès que l’occasion se présente. Le prêtre est le premier pécheur de la paroisse. François d’Assise disait au frère qui voulait comprendre le choix de Dieu à son sujet : “C’est parce que la miséricorde de Dieu n’a pas trouvé plus grand pécheur que moi qu’elle m’a choisi”. Voilà pourquoi le ministère du prêtre sera toujours lié au sacrement du Pardon, pour lui et pour les fidèles. La perle du célibat consacré pour le Royaume est parfois ternie, mais elle demeure.

h) Le prêtre est envoyé à une communauté. Mais le berger ne fait qu’un avec les brebis. L’affectivité du célibataire consacré se vit dans le cadre communautaire. De même qu’un couple marié seul est en danger, de même pour un prêtre seul. Nous découvrons là l’importance de la vie fraternelle, des gestes de soutien, des gestes de tendresse gratuite ; nous découvrons aussi qu’il faut user le prêtre pour ce qu’il est fait et non le briser pour ce qu’il n’est pas fait. Communauté et prêtre sont responsables l’une de l’autre. Il y va d’un mystère de pauvreté consentie, solidaire des plus pauvres, spécialement dans le domaine de l’amour.

i) Nous avons vu combien le célibat consacré n’est pas à considérer comme un en-soi mais comme une route d’identification au Christ lui-même. St Paul écrit que le Seigneur “nous enrichit par sa pauvreté” (2 Co 8, 9) ; la pauvreté inhérente au célibat consacré peut donc également se présenter comme un enrichissement. Lorsque ce chemin est critiqué, dénigré, mal vécu, personne n’y croit plus, même les premiers intéressés. Depuis la plus haute Antiquité, le célibat consacré pour le Royaume a existé dans l’Église, perçu comme forme de vie librement choisie, et non comme dogme. Il est librement choisi avant l’ordination, tout comme le choix du mariage librement consenti ; il ne faut donc pas dire à la première crise… qu’on “s’est senti obligé”, ou alors il convient de redéfinir le sens de la liberté, qui n’est pas la liberté de faire ce qu’on veut, mais la liberté d’accomplir le bien selon tel ou tel chemin.

j) Les remises en cause du célibat semblent récurrentes après deux séries de questions soulevées : d’une part les tâches nombreuses de l’Église en perpétuelle évolution ; d’autre part les chutes et les péchés commis dans ce domaine.
Dans le premier cas, nous sommes provoqués à remettre en cause les structures de fonctionnement, les systèmes d’organisation et tout ce qui concerne le “faire”, sans toucher ce qui concerne “l’être” profond : l’identification au Christ totalement livré aux hommes et totalement livré à Dieu son Père. Par exemple, la responsabilité pastorale et administrative d’une paroisse pourrait être confiée à des couples mariés, le prêtre ayant, quant à lui, un ministère presbytéral spécifiquement lié à sa consécration. Pourquoi pas ?
Dans le second cas, n’oublions pas que les lois ne s’édictent pas en fonction des mœurs mais en fonction de la vérité objective et du bien commun ; le monde si érotisé creuse beaucoup de trous et de pièges dans le domaine de l’affectivité puis il devient impitoyable dans sa justice à la moindre chute. Dans l’Évangile, la logique du Bon Samaritain et le sacrement du Pardon s’affiche humblement à l’opposé, tout en laissant la juste autonomie à la justice des hommes sur cette terre.

k) La crise de confiance dans le choix du célibat consacré se retrouve dans le mariage, nous le savons. Croyons-nous qu’un engagement à vie puisse être possible en misant sur Dieu seul ? Croyons-nous que Marie ait pu donné la vie en restant vierge, c’est-à-dire que Dieu peut donner la vie et agir sans avoir besoin d’un homme ? Croyons-nous que par son Incarnation, le Fils de Dieu a mis le ciel et ses merveilles (impossibles) à la portée de la terre ? Croyons-nous que des guérisons de cœurs endurcis ou épuisés et que des miracles puissent avoir lieu dans l’ordinaire de nos vies ? Croyons-nous qu’à l’Eucharistie, le Christ est livré totalement, cœur, corps, esprit et divinité pour être partagé et consommé ? Croyons-nous qu’une vie donnée pour le Christ vaille la peine d’être vécue ?
Regardons attentivement nos manques de foi, et nous découvrirons que beaucoup de choses sont plus ou moins liées. Le célibat consacré, tout comme le mariage, tout comme le célibat non choisi mais offert, contribuent à rendre crédible le Règne de Dieu, à rendre crédible Dieu lui-même. S’il y a des croyants convaincus, il y aura des prêtres totalement donnés. Et, de grâce, ne nous inquiétons pas du nombre ; c’est Dieu qui donne lui-même des pasteurs selon son cœur (Jér 3, 15).


Au terme de cette lettre, c’est précisément à ma communauté que je veux rendre grâce, pour ce qu’elle me fait découvrir du célibat consacré pour le Royaume. Je rends grâce également pour mes confesseurs, mes accompagnateurs spirituels successifs, pour tous les consacré(e)s dont je suis proche, pour les confères, spécialement les plus âgés, dont la fidélité m’émerveille. Je veux aussi demander pardon pour ce qui n’est pas clair, ni transparent dans ma vie, et pour ce qui, dans mes relations, ternit la perle rare du visage de Jésus imprimé dans le cœur de chacun.


Vincent Di Lizia + Curé, pasteur de la communauté - 8 décembre 2005