“Pour vous qui suis-je ?”

Je suis le chemin… du pardon

Je suis la vérité… sur le pardon

Je suis la vie… source et but du pardon

Lettre Pastorale à l'occasion du Carême 2008

St-André Paroisse et Communauté étudiante

Frères et sœurs bien-aimés,

Notre préparation spirituelle à Pâques peut se vivre à l’aide de notre thème d’année. Jésus nous interroge : “Pour vous qui suis-je ?” Au cœur de Pâques surgit le pardon de Dieu offert à tous. Vivre en ressuscités amoureux de Jésus Sauveur, c’est vivre le pardon. Plongeons ensemble dans ce Carême pour que le pardon devienne vraiment le signe visible et concret de notre baptême aujourd’hui.

Nous approfondirons dans l’ordre les questions du mal, de la faute, du péché et du pardon, afin de contempler la présence de Jésus qui, lors de la Pâque, nous libère et nous ressuscite.

1 - LE MAL

Notre expérience quotidienne nous place souvent face au mal. Le mal, c’est tout simplement “ce qui fait mal”. Le mal que je commet (qui, au fond, me fait mal, me culpabilise, engendre du remords (qui “mord” à nouveau)) et le mal que je subis (maladie, agressions extérieures…). St Paul évoque le déchirement provoqué en nous : “le mal que je veux éviter, je le commets ; le bien que je veux accomplir, je ne le fais pas ; malheureux être que je suis !”.

Ce mal est lié à ma volonté de toute-puissance : au fond, je veux à tout prix que la réalité (les autres, le monde, moi, Dieu) soit comme je le veux ; de ce fait, je ne la respecte pas… et je force jusqu’à commettre le mal. Dans le récit des trois tentations de Jésus au désert, nous voyons les trois grands domaines où s’exerce le mal : le pouvoir (se jeter du haut du temple sans se faire de mal), la possession (les pierres changées en pain) et l’affectivité (adorer Satan ou plus généralement les créatures). Jésus montre dans ces trois domaines la logique inverse de Dieu : l’obéissance, la pauvreté, la chasteté (qui est respect infini de l’autre).

Relire notre vie et le mal qui s’y fourvoie peut se faire, durant ce Carême, à la lumière de l’emprise que nous voulons vivre dans ces trois domaines : les autres, moi, Dieu.

2 - LA FAUTE

Nous avons vu combien le mal nous déchire, qu’il soit commis ou subi. Nous savons combien Jésus l’a porté, s’est laissé toucher par ce mal, combien il a affronté le diable lui-même jusqu’à la croix, combien nous pouvons dire avec les soldats païens venus l’arrêter la première fois et revenus bredouilles :“jamais un homme n’a parlé comme cet homme”, ou bien avec le bon larron “lui, il n’a rien fait de mal”. Le déchirement engendre en nous la culpabilité qui conduit au remord, un poids lourd sur notre conscience. Certains appellent cette culpabilité le tribunal intérieur. Son côté négatif réside dans le repli sur soi (vouloir expier, tenter de se suicider…) ; mais son côté positif stimule et réveille la conscience en étant l’instance critique de notre vie.

? Ce Carême peut être l’occasion de me demander ce que je fais de mes culpabilités ?

Jésus veut guérir ces culpabilités afin que nous les vivions au mieux. Pour cela nous savons qu’Il habite par son Esprit Saint notre conscience, “le sanctuaire le plus intime où l’homme est seul avec Dieu” écrit le Concile Vatican II.
Émerveillons-nous comme Thérèse d’Avila de ce que Dieu prend plaisir à habiter notre conscience. Celle-ci se construit grâce à l’éducation et aux relations extérieures qui me bousculent, me conseillent, me questionnent. C’est ainsi que ma conscience n’est pas un oracle qui fait ce qu’il veut, comme il veut et quand il le veut, mais bien plutôt un organe qui se développe et qui est éclairé toute la vie durant. Le refus volontaire de faire le bien apparaît ici lorsque la conscience éclairée fait malgré tout le mal : voilà la faute morale.

Ce Carême peut être l’occasion de me demander comment je suis attentif aux appels de l’Esprit Saint dans ma conscience ?

3 - LE PÉCHÉ

Qu’est-ce que le péché vient rajouter à la faute et à tout ce qui précède et que tout homme peut expérimenter ? C’est précisément notre relation à Dieu qui est en jeu. Pour cela, nous avons besoin qu’on nous le dise clairement : ceci est un péché ! Rappelons-nous le prophète Nathan chez le roi David qui ne voyait pas où est le problème de prendre la femme de son général d’armée et de tuer celui-ci à cette fin. Rappelons-nous le psalmiste qui chante : “purifie-moi, Seigneur, du mal caché”. La faute morale devient alors un refus explicite de Dieu. Ainsi donc, la haine envers une personne ne constitue pas seulement une faute, mais un non-respect entretenu de l’image de Dieu en ce frère sauvé, lui comme moi, par le Sang du Christ, habité, lui comme moi, par l’Esprit. Relisons tout le discours sur la Montagne (Mt 5-7).

Le péché en moi engendre donc le refus de Dieu, le refus de moi-même, le refus de l’autre. Refus, au sens de non-acceptation des autres par rapport à ce que je voudrais qu’ils soient. Refus au sens de la toute-puissance. Relisons Adam, Ève et le serpent (“être comme des dieux”).

Face au péché qui est toute-puissance, Jésus choisit de sortir de ce règne de la toute-puissance dominatrice pour montrer le vrai visage de Dieu : le règne de la toute-puissance de l’humilité, de l’abjection, du corps livré. Pour attaquer le péché, Dieu se fait homme, pauvre, Il s’abaisse. Relisons la lettre de Paul aux Philippiens 2.

Dans l’homélie pour Noël lors de la messe en Eurovision notre archevêque Mgr Jordan a beaucoup insisté sur la lumière de Dieu manifestée et que rien, absolument rien, n’arrête, pas même la nuit des pires péchés. Pour vaincre le péché, Jésus monte sur la croix, livre sa vie par amour au moment où l’homme croit précisément le dominer et avoir le dernier mot.

Le pardon donné par Jésus sur la croix et définitivement accordé à la Résurrection (”la Paix soit avec vous”) ne laisse ni au mal ni au péché le dernier mot. Sur la croix et au cœur du pardon, Jésus se décentre à l’infini en se donnant soi-même (“Non pas ma volonté, Père, mais la tienne”).

Ce don l’ouvre à toute la réalité, même la plus horrible, pour pardonner au pécheur ; ce don l’ouvre à la réalité de l’homme à sauver. L’homme, lui, reste enfermé dans la toute-puissance de ses idées qu’il veut imposer et qui l’empêche de coller au réel pour l’aimer et le sauver. (“Je ne suis pas venu juger, mais sauver...”) Le P. Xavier Thévenot, un grand moraliste, écrivait : “la méditation de la croix est la meilleure cure de réel”.

Ce Carême nous permettra-t-il de faire le point sur notre façon de regarder la réalité ? Nous permettra-t-il de méditer les Évangiles de la Passion ?

4 - LE PARDON

Il nous faut beaucoup d’humilité pour aborder cette question des chemins pour pardonner. Nous nous inspirons ici des propos du père Luc Crépy, eudiste, et du livre de Lytta Basset (“Le pouvoir de pardonner”). Quelques étapes (sans ordre chronologique bien entendu) peuvent jalonner l’expérience du pardon.

La révolte et le ressentiment marquent la blessure que j’ai subie soit par ma faute soit par la faute de l’autre. Nous ne restons jamais indifférents. Jésus lui-même se fâche, appelle des pharisiens “sépulcres blanchis”, lance des malédictions… Mais, en lui, aucune rancune durable. Cela n’affecte pas sa miséricorde pour les personnes.

La recherche du mal véritable permet de ne pas focaliser sur un point qui risque d’être hors sujet sans s’attaquer à la racine. Ainsi, tricher à un examen ou tromper dans une affaire ne mettra pas en péril la vie de l’État ou de son économie (quoique…) mais traduira une volonté de s’en sortir tout seul et, donc, un désir de toute-puissance. Jésus, face au paralytique porté par les 4 brancardiers soucieux de sa guérison physique… lui pardonnera d’abord ses péchés.

Renoncer à tout comprendre dans le mal commis, puisque Dieu seul sait tout sur tous. Je ne pourrai jamais savoir l’origine exacte ou même approximative de telle responsabilité. Ceci ne conduit pas au laxisme de nier la dimension mauvaise d’un acte, mais cela m’invite à différencier clairement l’acte et la personne : “commettre une idiotie” ne signifie pas “être idiot”. Jésus ne tait jamais le mal mais pardonne toujours au pécheur (“Je ne te condamne pas, va et désormais ne pèche plus”).

Accepter que certains actes ne seront jamais réparables totalement. La blessure d’un cœur trahi, les crimes, les génocides, etc… Accepterions-nous de penser que ce ne sera jamais réparé à 100 % ? Ici personne ne fait la leçon à personne. Certes, seul le pardon comble cet abîme. Et même Jésus en croix n’a pas dit : “Je vous pardonne”, mais vivant la condamnation à mort de l’innocent, il dira “Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font”.

Pardonner ne signifie pas oublier, car la mémoire du mal demeure. Nous sommes appelés à vivre dans le présent en travaillant notre mémoire. Le pardon humanise notre mémoire. Mais il demeurera toujours une tension entre pardon et mémoire. Jésus ressuscité garde ses plaies, les montre comme traces transfigurées de nos péchés. Des enfants exprimaient le pardon par un dessin où deux d’entre eux sont reliés par une corde. Sectionnée par le péché, remise en état par un nœud lors du pardon, elle est plus courte. L’amitié a grandi, sans oublier le passé…

Le pardon est donc un sacrifice de réparation. Le sacrifice du Christ, Jésus l’accomplit parfaitement pour tous les hommes de tous les temps. Il a réparé à ma place, à ta place, alors même qu’innocent, cela ne lui revenait pas.

Ce Carême peut devenir l’occasion de pointer LE pardon à accorder ou à demander et à s’interroger sur les difficultés rencontrées dans chacune des phases précédentes.

5 - OUVERTURE

“Pardonne-nous, Père, comme nous pardonnons” répétons-nous dans la prière enseignée par Jésus. Nous demandons à Dieu de s’aligner sur notre pratique. Certes son pardon ne dépend pas du nôtre, mais il s’appuie sur notre capacité à pardonner, car tout homme est capable de pardonner, comme toi et moi. Lytta Basset compare le pardon à un fleuve où le pouvoir divin et le pouvoir humain de pardonner coulent ensemble. En remontant à la source, nous trouvons avec émerveillement l’origine de ce pardon humain : le pardon de Dieu, incarné pleinement en Jésus Sauveur.

C’est à cette source que nous retournons pendant ce Carême : lors de l’Adoration Eucharistique, lors de la journée du Pardon, lors des conférences de Carême sur la misère et ses remèdes, lors du pèlerinage paroissial en Toscane sur le livre de l’Exode, et lors de la Grande Vigile Pascale le samedi 22 mars au soir. Les soirées de préparation à la Pentecôte, vécues avec nos frères et sœurs réformés, verront à actualiser ce pardon dans notre vie par la force de l’Esprit Saint. Commençons à parcourir ensemble le livret diocésain pour la lecture de Saint Paul (1e lettre aux Corinthiens). Joignons-nous au pèlerinage des reliques de Thérèse de Lisieux dans le diocèse.

Les chemins ne manquent pas. Repérons dès à présent devant la Croix là où “le bas blesse” en ce qui concerne le pardon dans nos vies et ouvrons-nous à “l’espérance qui ne déçoit pas” (Rm 5, 5).

Vincent Di Lizia + Curé, pasteur de la communauté Février 2008