LETTRE PASCALE 2006
“Enseigne-le à tes fils…” (Deutéronome 4, 9)

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Frères et sœurs bien-aimés,

Je vous souhaite de rayonner la joie de Pâque chaque jour de votre vie, à l’image de l’enthousiasme habitant les néophytes de cette année : Jean, Cheril-Michel, Wulfran-Vincent, étudiants baptisés lors de la Vigile Pascale.

Le Christ est ressuscité des morts et nous sommes ressuscités avec lui. Il a donné à tout homme le pouvoir de devenir enfant de Dieu. La preuve que Dieu nous aime, c’est qu’il a envoyé son Fils, livré aux mains des pécheurs que nous sommes.

Ces nouvelles extraordinaires, comment les connaissons-nous ? Grâce à ceux qui nous les ont transmises, par leurs paroles et par leur exemple de vie évangélique ! Pas de pâque sans transmission. Pas de vie sans transmission. L’Humanité est un don que Dieu a créé comme une longue chaîne dont chacun est responsable.

C’est précisément l’acte de transmission (de la vie, des valeurs, des vertus) que je veux méditer avec vous, à la lumière de la Parole de Dieu. Nous pourrions même dire : dis-moi ce que tu transmets, je te dirai qui tu es…

Cet hiver, l’actualité a mis au devant de la scène de nombreux jeunes lors des embrasements de banlieues ou de la réforme des contrats de travail. Ils constituent un terrible révélateur du monde des adultes et de ce qu’ils ont transmis de pire : la précarité, la loi du plus fort, l’exclusion, la violence, la démocratie dénaturée et tant d’autres errances dont nous ne devons pas accuser d’abord les jeunes, mais nous-mêmes ; non pas tant dans un exercice de culpabilisation que dans la mise en œuvre d’un acte renouvelé de transmission de l’humanité.

1) “La loi du Seigneur est parfaite, elle redonne vie” (Ps 19(18), v. 8)

Pour vivre ensemble dans le respect et l’amour, des lois objectives et valables pour tous nécessitent d’être transmises et intégrées. Cette objectivité se frotte tôt ou tard avec la subjectivité de chacun qui vit, ressent, réagit, désire, souffre, aspire et convoite ; l’autre devient vite un ennemi, y compris celui que l’on croit aimer. Mais il n’y a pas le choix : nous devons accepter les lois fondamentales qui régissent l’équilibre de l’humanité et permettent les progrès en amour ; nous devons les transmettre coûte que coûte ; il ne s’agit pas ici “d’ordre moral” à imposer, mais de responsabilité vis-à-vis des générations qui suivent et que nous avons engendrées… D’ailleurs, lors des mariages, les époux s’engagent publiquement à la “responsabilité d’époux et de parents”. Cette loi objective tient en quelques lignes que Dieu a confiées à son peuple élu pour la donner à tous les hommes. C’est le mode d’emploi de la vie en commun. Apprendre aux enfants à marcher, parler et manger ne suffit pas ! Rappelons cette “loi” que la Parole de Dieu dit “parfaite et qui redonne vie” : (Ex 20, 1 … 17)
Il n’y a qu’un seul Dieu. Tu ne te feras pas d’idoles et tu n’invoqueras pas le Nom de Dieu pour le mal.
Tu feras du sabbat un jour sacré, jour de repos en l’honneur de ton Dieu.
Honore ton père et ta mère.
Ne commets pas de meurtre, pas d’adultère, pas de vol.
Ne portes pas de faux témoignage.
Ne convoite pas la maison, la femme, le serviteur, le bœuf et l’âne, ni rien de ce qui appartient à ton prochain.

Au cas où ce soit trop long à mémoriser et à transmettre, Jésus résume l’ensemble en Mt 7, 12 : “Tout ce que vous voulez que les autres fassent pour vous, faites-le vous-mêmes pour eux : voilà la Loi et les Prophètes”.

2) “Je ne suis pas venu abolir la Loi, mais l’accomplir” (Mt 5, 17)

Même s’il est vrai que la loi objective est créée et transmise pour le bien de notre “vivre ensemble”, il n’en reste pas moins vrai qu’elle paraît rude, culpabilisante pour certains dans sa formulation, objet de détournement pour d’autres. La vérité ne suffit pas. Elle va de pair avec la miséricorde. Jésus, qui n’abolit pas la loi, lui, l’Homme parfait venu construire l’Humanité parfaite, n’abolit pas le mode d’emploi. Il l’accomplit. Quel est le sens de ce mot ?

En prenant chair de la Vierge Marie, Jésus, Dieu fait homme, montre le modèle de tout amour, de toute vie ensemble : la Trinité, Père, Fils et Esprit Saint ; il révèle les vrais rapports d’amour authentique dans la soumission (non pas servile mais au service de l’autre) et le don désintéressé de soi.
De plus, Jésus ouvre une brèche pour relever celui qui peine à vivre pleinement la loi et celui qui la trafique : par sa Passion et sa Croix, il pardonne en révélant le mal, il prend notre place, puni et rejeté à la place de ceux qui bafouent la loi et qui cassent l’humanité. Au ciel, en ressuscitant, il porte notre humanité, notre chair, notre pâte humaine : il est éternellement notre défenseur devant Dieu et face au démon. Voilà comment Jésus accomplit parfaitement la loi. C’est ainsi qu’il la transmet, dans sa parole et dans sa chair. Son Église en garde l’immense responsabilité. Accomplir, c’est transmettre en parole et en actes, en amour et en vérité.

3) “La fidélité est morte, on n’en parle plus” (Jr 7, 28)

Malgré l’œuvre du Christ et de tant d’hommes et de femmes, croyants ou non, force est de constater le drame dans la transmission de la vie et des valeurs. Sans assombrir ni tomber dans les lieux communs, il nous faut ouvrir les yeux, non pas sur les événements, mais sur ce qu’ils révèlent de nous-mêmes ; le Concile Vatican II invite à “scruter les signes des temps”. Ainsi, lors de la soirée de l’Aumônerie étudiante à la mosquée, les musulmans s’interrogeaient sur nos énormes progrès d’occidentaux et sur notre… capacité à oublier Dieu.

Ainsi, le désœuvrement de tant de jeunes… élevés par des parents éternels adolescents, abreuvés de programmes TV “bac moins 10”, poussés à l’individualisme et à la consommation facile et effrénée, victimes du chômage depuis parfois trois générations, exilés dans des banlieues inhumaines, ou dans l’autre extrême, poussés dans le luxe des multiples activités, isolés dans des cercles protégés et formatés en requins pour avaler les autres. Ainsi ces jeunes auxquels on n’apprend pas à voter, à respecter la démocratie et les responsables validement élus, volant des urnes, arrachant des votes à main levée, et auxquels personne ne transmettra le mode d’emploi pour se faire entendre et comprendre. Ainsi ces analyses de médias qui révèlent que “l’énorme progrès social” dans certains pays européens a consisté dans la loi pour le mariage entre deux personnes du même sexe et la possibilité d’adoption d’enfants par ces duos. Ainsi en va-t-il de la transmission des savoirs technologiques, scientifiques et commerciaux, élevés au rang d’idole, au détriment des “humanités” où l’on transmet la pensée, l’histoire, la philosophie, les traditions religieuses, la foi, l’art.

Grandissent ainsi des générations à l’impeccable rationalité, mais incapables de vivre en frères. Les chrétiens, eux aussi, souffrent de la transmission ; ainsi depuis des années parle-t-on de nouvelle évangélisation, de catéchèse à réformer, de communautés réduites à des peaux de chagrin : quelles conversions et quels programmes pastoraux cohérents ont engendré ces constats ? Force est de constater que l’Église n’intéresse pas grand monde. Sauf pour “l’épicerie fine” : baptême, catéchisme, communion, mariage, enterrement.

Ce tableau brossé à grands traits, vous le savez, nous ne l’aimons pas. Non pas tant comme tableau, mais parce qu’il révèle notre part de responsabilité dans la non-transmission de l’Essentiel pour l’Humanité. Lorsque Jésus ressuscite, les soldats sont engourdis de sommeil, et ils seront contraints au mensonge… La Lumière pascale n’ignore pas le géant endormi qui ronfle à l’intérieur de notre conscience. Elle vient secouer non pour casser, mais pour réveiller le trésor déposé en nous par Dieu lui-même : la capacité de transmettre la vie et de vivre en frères.

4) “Enseigne-le à tes fils et aux fils de tes fils” (Dt 4, 9)

Si beaucoup de jeunes n’ont pas reçu les fondements de l’humanisme, si beaucoup d’adultes ont perdu le goût et le sens de l’éducation, si beaucoup pensent que cela “va de soi”, alors n’oublions pas le splendide modèle du peuple juif rappelé dans le livre du Deutéronome : enseigner à temps et à contretemps la loi divine, la mémoriser, la réciter à haute voix (après tout, combien de jeunes mémorisent des clips de publicité ou des extraits du hit parade tellement creux…). Paul le redira avec force : “Je vous ai transmis ce que j’ai reçu” (1 Cor 11, 23), “Insiste à temps et à contretemps, réfute, menace, exhorte, avec une patience inlassable, et le souci d’instruire” (2 Tim 4, 2).

La transmission des valeurs est à la base de toute vie sociale et humainement digne. L’éveil à la foi, ou au moins de la culture religieuse ; l’apprentissage de l’écoute, les sanctions et les interdits exercés avec prudence ; l’amour responsable et non “l’essayage de personnes”, la culture de la vie : voilà quelques éléments essentiels de cette transmission.

5) “Parents, n’exaspérez pas vos enfants” (Ep 6, 4)

Transmettre la loi divine ou ses diverses traductions dans les authentiques humanismes n’est guère facile. Il s’agit de donner les fondamentaux. Mais nous savons que ces valeurs de base se déclinent en de multiples préceptes correspondants à des situations et des âges différents. Les juifs avaient 613 préceptes dans le premier Testament ! le droit de l’Église bien davantage ; quant aux constitutions et aux lois, leur nombre décourage même la rédaction des décrets d’application. Que transmettons-nous aux jeunes ? L’essentiel à intégrer ou l’accessoire pour tout sécuriser ? Il semble parfois que la crise de la transmission ressemble à la vente d’une voiture aux innombrables gadgets, avec climatisation, sièges en cuir blanc, moteur high tech, mais… sans roue ! N’exaspérons pas les générations qui suivent par des transmissions stressées ou ratées. Des cheveux longs et des pantalons qui descendent un peu trop ne sont pas du même registre que l’aboiement à un adulte et n’entraînent donc pas les mêmes réponses…

La transmission des valeurs nécessite la grâce de l’Esprit Saint (pour différencier les montagnes des souris), l’exercice de relecture des événements (afin de les évaluer ensemble, adultes et jeunes), le discernement pour vivre concrètement les grands idéaux (par exemple : tout le monde est pour la fraternité et la tolérance… mais personne ne veut sortir les poubelles), la douce fermeté adaptée selon l’âge, la relativisation de certains propos d’adolescents, l’humour et les réponses “tac au tac”, la valorisation aimante des enfants et des jeunes pour ce qu’ils sont et pour les merveilles qu’ils réalisent.

6) “Heureux les persécutés pour la justice” (Mt 5, 10)

Nous savons combien la tâche de la transmission est exaltante et douloureuse tout à la fois. La souffrance appartient à la transmission car celle-ci procède d’une logique d’enfantement, d’une mise au monde. N’oublions pas non plus que les conflits vécus dans la transmission des valeurs structurent l’enfant et le jeune ; vouloir gommer les conflits relève d’une société éternellement adolescente. Enfin l’échec (apparent) appartient à l’expérience de transmission, tout comme la croix fait partie intégrant de la Pâque. Il y va tout simplement de la logique de tout amour véritable qui est comme le grain de blé tombé en terre pour porter du fruit, dit Jésus (Jn 12, 24). Cette tâche n’est pas difficile, elle est impossible. Car il s’agit de transmettre ce qui nous a été donné, en définitive, par Dieu lui-même.

7) “Ne vous inquiétez donc pas du lendemain : demain s’inquiétera de lui-même” (Mt 6, 34)

La légitime préoccupation de la transmission des valeurs nous pousse à bien discerner sur ces valeurs. Force est de constater, hélas, qu’au nom du “sauve qui peut”, de la prévoyance et de la sécurisation omniprésentes, nous cherchons à léguer à tout prix un monde hypersécurité, ignorant toute précarité, un monde où tous les parapluies sont ouverts, tous les crocs à vifs, toutes les défenses en alerte maximale. Ce monde enferme l’homme dans la mort. Désirons-nous transmettre aux jeunes l’ouverture et le respect, l’inquiétude pour les autres, le désir de vivre et non la peur des risques et de la mort, la Foi ? Faisons-nôtres les vigoureuses paroles de Mgr Vingt Trois, archevêque de Paris, lors du pèlerinage étudiant à Chartres :

« Nous avons la chance très rare de vivre dans un pays de liberté et de démocratie. La liberté et la démocratie se méritent et se construisent par notre engagement à les rendre possibles et effectives. Pour qu’elles soient vivables, il faut que des hommes et des femmes de conviction soient déterminés à s’engager pour les soutenir et les faire grandir. Quand on me dit que les A.G. sont manipulées et les décisions arrachées par des minorités d’influence, je me demande si on n’abandonne pas le terrain en laissant dépérir les organisations démocratiques. Des hommes et des femmes de votre âge, et culturellement bien moins équipés que vous, ont combattu et combattent parfois jusqu’au don de leur vie pour obtenir des élections démocratiques et promouvoir un fonctionnement social qui respecte aussi les minorités.

Le blocage des institutions démocratiques, l’intimidation, le vote forcé, les décisions enlevées à l’arraché, la destruction des outils intellectuels, livres et instruments de travail, tout cela a fonctionné en Europe au XXe siècle, en Allemagne et en Russie. Notre démocratie devrait avoir honte de voir resurgir en son sein les fantômes des totalitarismes. Il est plus que temps pour tous de réfléchir sur le monde que nous construisons et de prendre notre part légitime d’un véritable débat démocratique. (…)

Finalement, la question qui s’impose à nous est la suivante : le Christ, avec sa parole, sa présence sacramentelle dans la vie de l’Église, son Esprit qui nous habite, le Christ Jésus est-il vraiment la lumière de notre vie quotidienne ? Est-il celui en qui nous mettons notre confiance pour notre avenir, celui qui ne déçoit pas et qui ne trompe pas, celui qui nous garantit la véritable sécurité, celle qui vient de Dieu.

Mes chers amis, les circonstances nous mettent tous devant un choix auquel nous ne pouvons pas échapper : quelle est la valeur suprême de notre vie ? Est-ce que nous sommes prêts à faire confiance à Dieu et à risquer nos sécurités dans le service de nos frères ? Ou bien préférons-nous la sécurité de la société de consommation et de la protection du niveau de vie ? Personne ne peut imposer la réponse à ces questions. La réponse doit jaillir de votre liberté et de votre désir d’aimer et de servir vos frères. Mais si vous choisissez la liberté dans le Christ, je peux vous garantir qu’il ne vous laissera pas tomber et qu’il vous comblera de joie. Si vous choisissez la sécurité garantie par la société, j’espère que vous savez ce que vous faites et que vous assumerez vos déceptions. »

8) “Je n’ai pas oublié tes commandements” (Ps 119(118), v. 176)

Pour valoriser la transmission de ce qui est essentiel aux jeunes, il convient de rendre grâce à Dieu pour tous ceux et toutes celles qui, dans l’ombre du quotidien, n’ont pas oublié la loi divine.

Pour les parents qui tiennent bon, sans stresser, ni craindre devant la fuite et les crises des enfants ; pour les catéchistes qui restent fidèles face à des parents qui ne montrent apparemment aucun intérêt à l’inscription de leurs enfants ; pour les enseignants qui rappellent le devoir d’état de travailler et poursuivent la route malgré leur fatigue, parfois insultés et bousculés ; pour les grands-parents qui transmettent la foi et les valeurs avec humour, tact et délicatesse ; pour ces pharmaciens qui préfèrent discuter en vérité avec des adolescents plutôt que de donner sans broncher les pilules abortives du lendemain ; pour ces travailleurs sociaux qui préfèrent un dialogue approfondi à la signature rapide d’accords de crédits, de prise en charge, d’assistanat ; pour ces responsables d’entreprise qui prennent le temps de former les jeunes et des les fidéliser ; pour ces politiciens qui donnent un modèle vrai d’engagement au service de la cité et des plus démunis ; pour ces syndicalistes et ces responsables d’associations qui apprennent le dialogue, l’écoute, le noble combat pour de justes causes ; pour ces thérapeutes qui reconstruisent des jeunes blessés et déstructurés ; pour ces voisins et voisines qui écoutent gratuitement, sur le trottoir ou dans les squares ; pour ceux qui sont chargés de l’ordre public et qui sont insultés et bafoués sans rendre la pareille ; pour ces hommes et ces femmes au service de l’Etat – quelles que soient leurs options – et qui luttent contre la pauvreté, sans avoir une minute pour eux. Et pour tant d’autres…

Ce sont toutes ces petites pierres vivantes qui transmettent ce qu’il faut pour que l’Humanité soit digne de sa vocation divine et devienne peu à peu icône vivante de la Trinité Sainte.

Elles le vivent sans faire de bruit. Le bien ne fait pas de bruit. Le bruit ne fait pas de bien. Le silence véritable (et non pas le mutisme) apparaît aussi comme l’une des clefs de la transmission. Tout comme le Ressuscité qui, discrètement et silencieusement, approche les disciples en leur transmettant l’essentiel : “La Paix soit avec vous” (Jn 20, 21).

+ V. Di Lizia
Curé, pasteur de la communauté
Avril 2006