HOMELIE du 5ème Dimanche de Pâques
27-28 Avril 2002
Saint André – Reims
Père Vincent Di Lizia
La question de Thomas : " Seigneur nous ne savons même pas où tu vas, comment pourrions-nous savoir le chemin " habite secrètement chacune de nos consciences en ces temps critiques pour notre nation. Au delà des résultats et des analyses socio-politiques, il semble que nous sommes vraiment comme des brebis errantes, ainsi que l’écrit la première lettre de Pierre. Un regard spirituel élémentaire met en évidence que la direction et le sens sont perdus. Et pas seulement dans le domaine politique qui, disent les grecs, est l’art de conduire les affaires de la cité, tout un art ! toute une conduite ! Et pour une cité, c’est-à-dire pour le bien commun.
Ce qui est en jeu, c’est le sens de l’engagement. Dans la deuxième lecture, l’apôtre Pierre rappelle notre identité profonde : " être un sacerdoce saint, présentant des offrandes spirituelles ". Le sens de notre vie est le don total de soi aux autres, même si la pierre que nous sommes est rejetée, car, écrit Pierre , la pierre essentielle, le Christ lui-même, a été rejetée et est devenue la pierre angulaire par sa Résurrection d’entre les morts. La crise de l’engagement a des racines profondes dans le péché de l’homme et dans les structures de péchés collectifs.
Ainsi donc, critiquer stérilement devant les enfants les politiques , l’état de la cité et de la nation, réduire leurs activités à des guignoleries télévisuelles, s’étendre sur leur vie privée et la jeter en pâture avant de regarder éventuellement la propre poutre de son œil, tout cela prépare à dose homéopathique mais prépare sûrement le lit du déboussolage et de l‘extrémisme.
De même, l’absence voulue d’éducation au civisme après les années 70, l’interdiction d’interdire, le rejet de toute norme relative au bien commun – et l’Eglise n’a pas été exempte de ce gâchis - , la priorité absolue donnée au confort individuel sur le don de soi, la culture de l’hédonisme matériel et aussi spirituel au détriment de tout effort : tout ceci a préparé de façon insensible mais certaine des générations " loft story " où le mollusque rivalise avec la guimauve et où l’invertébré s’exhibe devant les caméras sous les ovations du public .
De même pour l’engagement au mariage et au don de soi. Comment une ville peut-elle accepter en ces jours-ci des affiches si provocantes pour les sens dans tous les abris-bus, sur lesquelles la poitrine d’une femme-objet parle de son patron, de son ex, de son client ? Comment une ville accepte-elle un salon de l’érotisme avec grandes affiches à l’appui ? Il ne s’agit pas ici de puritanisme, mais il s’agit de se rappeler que nous devenons ce que nous regardons, ni plus, ni moins. L’engagement au mariage et la beauté d’une famille n’est pas une défense d’un modèle sociologique bourgeois décadent. C’est la cellule vitale de toute société équilibrée quelque soit la religion des individus.
Et encore, comment s’étonner du déboussolage lorsque les engagements quotidiens sont dévalorisés ? Permettre à un enfant 4 à 5 activités pour son plaisir personnel, c’est bien, mais c’est trop. Dans quelle mesure apprend-il à s’engager auprès des autres ? à devenir délégué de classe ? à préférer deux années de coopération à une fac de psycho où il irait par dépit ? Combien de familles parlent du vote, de son importance décisive ? Combien préfèrent s’engager à tenir un bureau de vote, à aider au dépouillement, plutôt que d’aller à la campagne loin de, je cite, " toutes ces conneries ". ? C’est dans le quotidien que nous tissons le lit des extrêmes et le lit du déboussolage, insensiblement mais sûrement.
Et comment ne pas évoquer la vie à naître si précieuse, cette pierre vivante, si facilement rejetable ? L’engagement à donner la vie, à la favoriser, à la protéger est inscrit dans le code génétique de tout être humain. Comment accepter que des jeunes femmes, lors des entretiens d’embauche soient harcelées de questions sur leur grossesse éventuelle, sur leur grossesse à venir, comme une terreur pour l’entreprise ? Ne sait-on pas que l’encouragement et la valorisation d’une maman peut la rendre bien plus efficace 4 ou 5 mois et peut ainsi être bénéfique pour l’entreprise elle-même ? A-t-on oublié la force que donne la joie d’une naissance ?
Et l’engagement auprès des autres, même si l’on ne met pas au monde des enfants ; l’a-t-on oublié ? Souhaite-t-on toujours la démission des vieux et du pape, parce qu’ils ne sont plus productifs ? Souhaite-t-on toujours beaucoup de prêtres stériles spirituellement mais prêts à satisfaire nos besoins privés : baptême, caté, mariage, funérailles ? Craint-on toujours en milieu chrétien que l’enfant devienne religieux et se donne totalement pour la vie du monde et par amour du Christ, tout en applaudissant Sœur Emmanuelle lors de son passage chez nous ?
L’engagement et le don de soi par amour pour l’autre est inscrit dans notre humanité semblable à Dieu, et rachetée à très grand prix par le Christ. Mais cet engagement est oublié et malmené. Ballotté au gré des vents contraires, le cœur de l’homme comme le cœur de Thomas dans l’Evangile d’aujourd’hui, s’interroge et finit par choisir en rejetant, en se réfugiant dans la peur, en ne réfléchissant plus, en raisonnant par à-coups et en préférant les extrêmes. Ceci est vrai pour tous les domaines et pas seulement pour le champ politique.
Le choix devient en fait un non-choix, et un non-choix entraîne des remords et des hontes. Les résolutions de l’ONU, les manifestations de masse n’y feront rien ; on a scié la branche que nos ancêtres ont greffé au prix de leur vie et sur laquelle ils nous ont assis. Notre nation a fait une tentative de suicide
A la question de Thomas, Jésus répond qu’Il est, Lui, le Chemin, la Vérité, et la Vie. Face à la dérive des consciences, le Christ parle encore aujourd’hui, par sa parole sainte portée par l’Esprit Saint. L’Eglise, son Epouse, Sainte mais composée de pécheurs, a reçu l’assurance de sa présence fidèle jusqu’à la fin des temps. L’Eglise n’oublie pas qu’Elle est " mère et experte en humanité ", comme le disait le pape Paul VI. L’Eglise certes n’est pas un oracle permanent qui dicte les choix ; que d’erreurs ont été commises ici dans l’histoire ! L’Eglise n’est pas non plus un ordinateur qui dit ce qu’elle pense sur tout et n’importe quoi, quitte à ne pas être écoutée et à être bafouée. L’Eglise, c’est nous tous, sous la conduite de l’Esprit Saint et en communion avec les pasteurs qu’Il nous donne. L’Eglise a une mission d’évangélisation qui consiste également à éclairer les consciences. Jésus est le Chemin, la Vérité, la Vie ; chacun reste libre (au sens du libre arbitre) de mener sa vie comme il l’entend, mais Jésus et l’Eglise restent libres aussi de donner la Vie, la vie divine.
Comment reprocher à certains membres de l’Eglise leur silence lors de la deuxième guerre mondiale – un film récent l’a encore souligné – et dans le même temps souhaiter qu’Elle se taise sur certains choix de société et de politique ? L’Eglise fait-elle partie de l’establishment socio-politiquement correct, présent lors des dépôts de gerbes aux monuments aux morts, ou bien est-elle comme dit la deuxième lecture " la construction spirituelle faite de pierres vivantes " ? L’Eglise doit-elle seulement dénoncer et guérir les péchés liés à la vie personnelle quotidienne ou doit-elle aussi éclairer les consciences sur les grands choix afin que le monde soit sauvé ?
De même, l’Eglise ne peut pas accepter que les convictions religieuses et les symboles de la foi soient mis au service de la polémique électorale.
Lorsque j’avais osé dire , il y a quelques années, que certains choix extrêmes de la société étaient des péchés mortels, des catholiques respectueux m’avaient mis en garde : " Mon Père, nous avons le pouvoir de vous faire changer de paroisse ! " La même année, l’archevêque de Reims Mgr Balland fermait la cathédrale et supprimait la messe dominicale de midi lors d’un meeting politique sur le parvis. Son intelligence spirituelle avait dénoncé les menaces pour la liberté religieuse. L’Eglise devrait-elle garder le silence par peur de perdre à la quête ou au denier du culte ? la bergerie, dit Jésus, n’a pas besoin de voleurs et de bandits qui pillent et qui tuent. Jésus, plusieurs fois, évoque ceux qu’il faut jeter dehors.
Chacun de nous doit s’interroger :
L’Eglise ne peut pas taire le sens de la dignité de l’homme, le sens du bien commun, le sens de la vérité, le sens du don de soi par amour, le sens du plus faible, quelles que soient ses origines.
L’Eglise ne peut pas considérer la conscience humaine comme un oracle définitivement bloqué, mais comme un organe vivant qui se développe, en l’éclairant, en l ‘écoutant, en lui parlant, en le reprenant, en le corrigeant, en souffrant de ses égarements. Toute conscience en se développant , apprend à préférer l’intelligence à l’instinct, le discernement à la seule spontanéité, la sérénité à la peur, l’équilibre à la violence, la charité à l’isolement.
Reconnais, ô chrétien, à quel prix tu as été racheté du mal et de la mort par le Christ. Ne gaspille pas ta vie et la vie de la société où tu vis. Si le prophète Elie et tout l’Ancien Testament ont rappelé qu’il faut choisir clairement la vie et ne pas jouer à cloche-pied sans arrêt, le Nouveau Testament, lui, nous donne en Jésus Sauveur du monde, la capacité de choisir par amour autre chose que la peur et que le rêve d’un monde sécurisé à 120 %.
Citons enfin Saint Pierre Chrysologne, père de l’Eglise du 5ème siècle, qui laisse parler le Christ Jésus :
" Peut-être que l’énormité de ma passion, dont vous êtes les auteurs vous couvre de honte ? Ne craignez pas.
Cette croix a été mortelle non pour moi mais pour la mort. Ces clous ne me pénètrent pas de douleur , mais d’un amour encore plus profond envers vous. Ces blessures ne provoquent pas me gémissements mais elles vous font entrer davantage dans mon cœur. L’écartèlement de mon corps vous ouvre mes bras, il n’augmente pas mon supplice.
Mon sang n’est pas perdu pour moi, mais il est versé pour votre rançon. " (Homélie sur le sacrifice spirituel)
Seigneur, je te rends grâce pour tous ceux qui s’engagent pour le bien commun, et ceux qui apprennent à s’engager ; pour tous ceux, qui, dans le silence, subissent l’humiliation parce qu’ils se donnent par amour de leurs frères, pour tous ceux qui n’ont pas choisi la violence ou le mensonge dans leur vie.
Seigneur je te rends grâce pour ces familles du quartier qui ont accueillis ma famille arrivant d’Italie comme immigrés, il y a 40 ans, ici-même ; pour tous ceux qui nous ont fait aimer la vie, tous ceux qui ont donné affection et travail à mes parents ; sans eux, je ne serais pas là aujourd’hui ; grâce à eux, j’ai trouvé ma vocation de prêtre sans frontière, ni intérieure, ni extérieure.
Seigneur je te demande pardon pour les nombreux péchés graves, volontaires et involontaires commis lors de ces scrutins, y compris par les disciples de ton Fils Bien-Aimé . Viens bénir chacun et chacune avec ta miséricorde.
Que chacun de nous s’interroge en vérité devant la croix du Seigneur, qu’il fasse de sa vie une vie donnée pour tous , qu’il réalise que sa conscience est le tabernacle du Dieu vivant et qu’il aura des comptes à rendre sur les grands choix de sa vie, pour l’éternité.
Amen.