![]()
L'Exaltation de la Sainte Croix - dimanche 14 septembre 2003
Homélie à St-André de Reims
La
Pâque de l'automne, la Croix glorieuse, traditionnellement célébrée le 14 septembre,
correspond cette année à un dimanche,
pâque hebdomadaire des chrétiens. En cette période de rentrée, elle nous appelle
à goûter ensemble l'essentiel : la Croix du Christ.
Nous partons en début d'année comme les Hébreux portaient dans le disert (cf
1ère lecture) ; le Seigneur nous appelle à évangéliser ce monde
qu'Il aime et nous récriminons comme le peuple juif : comment vivre et évangéliser
avec cette "nourriture misérable (Nb)" ?
Comment affronter
le monde avec cette nourriture eucharistique si "Misérable" en apparence ? Avec
la Parole qui frappe une oreille et sort
si vite par l'autre ? Avec des communautés chrétiennes si petites et si fragiles
? Avec une Église de pécheurs, de gens non fiables, si souvent ?
Avec une prière dont on se demande si elle est efficace ?
Et toi Jésus,
comment affrontes-tu le monde avec ton humanité, notre humanité, si fragile,
si misérable, tout en étant exempte du péché ?
N'est-ce pas aussi la question de Nicodème dans l'Evangile de ce jour, lui qui
vient voir Jésus de nuit avec ses questions rationnelles et son
attente de solutions toutes prêtes à l'emploi ? Pour notre thème pastoral d'année
: "Qu'as-tu fait de ton frère ?" (Gen 4, 9),
le Seigneur accueille nos récriminations : comment aller vers le monde avec
une nourriture si misérable (en apparence) ? D'autant qu'il nous
faut affronter des "serpents brûlants" (cf 1ère lecture, Nb) comme le
péché les épreuves et la haine.
C'est le
serpent de bronze véritable qu'il faut d'abord contempler, le Christ exalté
sur la croix, car lui-même l'annonce dans l'évangile,
faisant écho au psaume : "Qui regarde vers Lui resplendira sans ombre ni trouble
au visage". Encore faut-il prendre le temps de cette longue
contemplation quotidienne de la Croix glorieuse. Que de personnes agées, malades
et souffrantes passent de longues heures face à la croix,
s'identifiant à elle, "complétant dans leur chair, comme le dit Paul, ce qui
manque aux souffrances du Christ pour le salut du monde ".
Seulement voilà, nous préférons plutôt laisser mourir les aînés plutôt que de
recueillir le fruit précieux de leur union au Christ crucifié et glorifié.
Accueillons ensemble de l'Esprit Saint la grâce de la contemplation sans récriminer
sur l'apparence misérable de la nourriture que Dieu donne
pour aller vers le monde ; cette nourriture, c'est la Croix glorieuse de son
Fils ressuscité des morts.
Car pour le
regard contemplatif et assoiffé, la croix n'est pas une nourriture misérable
et méprisable elle est cause du salut et de la joie pour tout
homme qui croit (cf l'Évangile). Nicodème fera cette expérience qui aboutira
à son ultime et sublime geste de l'ensevelissement de Jésus au soir
du vendredi saint, lorsqu'il le recueillit au pied de la croix. Face aux trois
serpents brûlants évoqués plus haut, contemplons ce que Jésus fait
sur la croix et n'en perdons pas un seul fruit. Face au péché Jésus pardonne
tout à tous. "Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font".
Il pardonne avec son Père par anticipation. Ainsi nous sortons de l'esclavage
"Péché pardon - réparation - puis ça recommence" pour entrer
dans le régime de la grâce : Tu es pardonné gratuitement. Contemple et accueille
largement ce don, alors que tu ne le mérites pas, puis ta vie change,
même... si tu continues à pécher.
Mais de grâce,
le pardon précède le péché, sur la croix. Rappelons-nous l'hymne antique : "Victoire,
tu régneras, Ô croix, tu nous sauveras !"
à condition de la contempler longuement. Et cela, avant de commencer la journée,
avant toute activité, et pas seulement après 1 Tu pars ainsi
avec une dose de pardon anticipée, nourriture indispensable pour vivre humblement
sous le regard de Dieu et pour échapper à la culpabilisation
si fréquente : je pèche, donc je me culpabilise, puis Dieu me pardonne et je...
recommence ; alors qu'il faut penser exactement l'inverse -
Dieu me pardonne, l'Accusateur est écrasé (le démon, dans l'Apocalypse évoquant
la Croix glorieuse), et je peux vivre en fils libre (cf St Paul).
Face aux épreuves,
Jésus vit pleinement la croix, en homme comme nous. il n'a pas fait semblant.
Et Il continue à souffrir chez tant de personnes
aujourd'hui. Sa Passion se poursuit. "Qu'as-tu fait de ton frère 7" nous renvoie
à St Matthieu chap. 25, car ce que nous faisons ou ne faisons
pas au frère, c'est au Christ que nous le faisons ou ne le faisons pas. Jésus
souffre, pleure, est angoissé, tout en étant ressuscité dans la gloire.
Il n'est pas impassible. Il vit en nous, en toi, en moi. L'épreuve vécue par
Dieu lui-même sur la croix, change de nom et de réalité.
Elle n'est plus misérable car elle permet à Jésus d'ouvrir son coeur transpercé
et de donner l'Esprit Saint. De même, l'Église donne l'Esprit Saint
par la charité qu'Elle doit manifester dans les épreuves des hommes, en souffrant
avec eux, en pleurant avec eux, mais en restant "fixée sur la croix".
"Ce n'est
plus moi qui vis, c'te le Christ qui vit en moi (Gal 2)". Face à la haine, Jésus
en croix vit le sommet de l'Amour jusqu'à confier Marie
sa mère à Jean et Jean à sa mère. l'Évangile de ce jour l'anticipe : "Dieu a
tant aimé le monde qu'Il a donné son Fils unique". Jésus obéit à
l'amour jusqu'au bout. Il ne sait qu'aimer, car Dieu est amour. Ce" son obéissance
d'amour qui provoquera sa Résurrection.
Dans la lettre
aux Philippiens (2ème lecture), Paul parle de cet anéantissement obéissant dans
l'amour et poursuit : "C'est pourquoi Dieu l'a exalté".
Et son Nom surpasse "tous les noms", car on n'a jamais rien vu de pareil ("Jamais
un homme n'a parti comme cet homme" diront les soldats en
cherchant à l'arrêter) ; jamais l'amour n'a atteint un* tel abaissement, jamais
l'obéissance n'a atteint de tels sommets. Cette obéissance n'est
pas si misérable qu'on le pense, elle nous a valu la Résurrection et la vie
éternelle. Face aux "serpents brûlants" de ce monde, Jésus crucifié
et glorifié ne nous envoie pas les mains vides et avec une nourriture misérable.
Il nous confie sa Croix glorieuse, il nous livre crucifiés
mais vivants de sa Vie éternelle. Croire cela est un acte crucifiant. Déposons
nos serpents brûlants au pied de la croix du Christ.
C'est là qu'Il
nous rencontre. Voilà la grandeur du Christ, celui dont le "Nom surpasse tous
les noms" (Ph 2, 2ème lecture) : la rencontre de Dieu
se fait au coeur de mon expérience du moi, du péché de l'épreuve La croix West
pas un bijou luxueux. pour fêtes religieuses ; elle est plantée
dans nos coeurs. Alors nous comprenons la phrase de Jésus à Nicodème (Évangile)
: Dieu n'a pas envoyé son Fils pour juger le monde
(au sens de donner un jugement, une réponse aux situations misérables, un oracle
qui résout, une réponse clef en mains), mais pour le sauver
(en donnant une nourriture apparemment misérable au coeur de ma misère), grâce
à un échange d'amour divin, un coeur à coeur brûlant,
de son coeur transpercé par mon coeur de pierre, un coeur divin qui a pris chair
à un coeur humain désormais déculpabilisé et divinisable
Il suffit
de dire : oui. C'est le sens du salut à la croix dans les campagnes ou les églises
: 0 crux, ave, spes unica ! (Salut, ô croix, mon unique espérance).
Contemple et goûte longuement cet arbre de la croix en ce début d'année. Tu
ne seras pas déçu par ses fruits.
Amen.
P. Vincent Di Lizia, Curé, pasteur dé la Communauté