HOMELIE du 31ème Dimanche de l'année A
2 et 3 novembre 2002
Saint André – Reims
Père Vincent Di Lizia
Mémoire des défunts
Textes
Malachie 1, 14-2, 10
Psaume 130
1 Thessaloniciens 2. 7-13
Matthieu 23, 1-12
"Qui s'abaissera sera élevé" (Mt 23, 12)
La mémoire liturgique de nos chers défunts n'est pas un regard vers le passé, ni une communication avec les morts, encore moins une occasion de remuer le couteau dans une plaie encore ouverte. C'est une mémoire liturgique ; cela signifie que nous immergeons nos souvenirs, nos sentiments et nos cœurs, ainsi que ceux de nos défunts dans la Pâque de Jésus Sauveur et Maître de la Vie. Cette mémoire projette dans l'avenir et anticipe la fin des temps, lors de la résurrection de la chair et du banquet céleste, lorsque la Jérusalem céleste sera présentée à son Époux. belle, resplendissante, sans tache, ni ride. La mémoire liturgique des défunts ce donc une occasion de très grande fête, d'immense action de grâce au cœur même de la souffrance. Seul l'Esprit Saint, qui a ressuscité Jésus d'entre les morts, donne la grâce de vivre ce paradoxe. Voilà le cœur de la joie chrétienne rappelé dans l'Evangile de ce jour : "Qui s'abaissera sera élevé Jésus se décrit lui-même sans le dire ; à un autre moment il annoncera qu'il attirera tous les hommes à lui lorsqu'il sera élevé de terre sur la Croix.
Nous sommes unis très étroitement aujourd'hui à la soixantaine de familles endeuillées depuis un on sur notre paroisse. Elles savent ' notre proximité, notre prière, notre attachement. L'accompagnement spirituel et les funérailles chrétiennes ont souvent été des moments de vie éternelle gravés à jamais dans les cœurs. Nous voulons aujourd'hui accueillir de l'Esprit Saint la grâce de vivre la joie de la Vie éternelle commencée ici-bas au baptême.
Pourquoi donc ce jour des morts, ce mois
de Novembre, ce passage de la mort, tout dramatiques qu'ils soient, sont devenus
signes de tristesse privés d'espérance ? Pourquoi tant de chrétiens affrontent
la mort, la leur ou celle de leurs proches, comme une terreur ? Pourquoi beaucoup
n'entrent plus dons une église parce
qu'elle est le lieu de la mort ? Pourquoi la foi chrétienne est-elle devenue
synonyme de tristesse et de mort ? Pourquoi cette cliente qui me précédait récemment
dans un magasin rémois, et à qui la vendeuse proposait un parapluie noir, rétorquait
"Mais, avec cette couleur, on va me dire que je vais à la messe" ? Pourquoi
lors de 8 funérailles chrétiennes sur 10 environ, aucun signe d'espérance n'émerge
de l'assemblée, même habitée par quelques chrétiens ? Pourquoi si peu de paroissiens,
voire aucun, accepte l'accompagnement du familles endeuillées et la préparation
des obsèques ?
Ô mort où est ta victoire ? crie St Paul!
A-t-on oublié que Celui qui s'est abaissé a été élevé ? Peut-être s'est-on trop
élevé soi-même, dira Jésus dans L'Evangile ; ce qui conduit à l'abaissement
au sens de l'anéantissement.
Si les disciples de Jésus n'ont plus rien à dire ni à montrer, avec humilité, vérité et charité, face à la mort, le Christ, décidément, n'est pas ressuscité. Autant dire que nous ne sommes pas croyants. Or le monde gémit et crie sa souffrance, attendant la vit éternelle. Qui la lui révèlera ? Les croyants en Jésus! Toutes les sagesses, toutes les philosophies, tous les discours sur la vie après la mort et sur la communication avec l'au-delà, tout respectables soient-ils, ne pourront jamais nourrir le cœur intime de l'âme immortelle comme le fait Jésus par sa Croix et sa Pâque. Où en est le secret ?
Précisément dans cette phrase énigmatique
du Sauveur : "Qui s'abaissera sera élevé".
Ces paroles de Jésus ne concernent pas seulement la mort. À la lumière des textes
bibliques entendus, nous voyons qu'il s'agit de notre vie toute entière de disciples
du Christ. Notre vie est-elle une auto-exaltation au risque d'être abaissée
à jamais, ou bien un service, un abaissement d'amour pour élever l'autre et
être sans
l'avoir cherché ni même imaginé, placé à la droite du Maître lors du Banquet
éternel ?
Autrement dit, notre vision juste de la mort vécue comme une Paque en Jésus
dépend de notre vie et, par conséquent, de la façon dont nous préparons notre
mort.
Oui, tout comme Jésus monte à Jérusalem et prépare sa Pâque, le disciple du
Christ est appelé à préparer sa mort comme une Pâque. Ainsi la mort n'aura pas
le dernier mot.
Comment préparer sa mort ? La Parole de Dieu nous éclaire abondamment en ce jour.
Jésus nous permet de préparer notre mort en transfigurant nos relations familiales. Dans l'Évangile, il nous donne l'unique Papa, le Père du Ciel. Il nous donne l'unique Maître, Lui-même. Il nous promet l'Esprit Saint à chaque fois qu'on le lui demande. Nos familles, toute image vivante de la Trinité soient-elles, ne sont pas la Trinité. Jésus valorise mais ouvre et approfondit les relations familiales aux dimensions de l'univers, afin de "s'entraîner" à vivre la fraternité du ciel.
Jésus cependant s'est incarné dans une famille humaine. Il rappelle ce jour nettement qu'il faut obéir, même si l'exemple de l'éducateur est mauvais ; du reste il ne le juge pas, ici. L'essentiel est la vérité transmise. Mais il ajoute ailleurs : "Qui est ma mère ? Qui sont mes frères ? Ce sont ceux qui écoutent la Parole de Dieu et qui la gardent."
Les relations fusionnelles, les cellules familiales trop fermées, les clans et les tribus ne préparent pas à la mort chrétienne, mais aux regrets éternels, aux remords et aux culpabilisations.Paul évoque aux Thessaloniciens la tendresse et l'affection de la mère pour ses nourrissons ; cette image lui permet de dire quelque chose de l'amour de Dieu manifesté en Jésus Christ. La douceur, l'affection, la paix, la bonté sont des fruits de l'Esprit Saint reçus au baptême. Une vie préoccupée de développer ces fruits est une vie de sainteté, tout simplement. Et une vie de sainteté fait le pont entre le ciel et la terre. Prendre au sérieux les dons reçus au baptême implique de transformer ce baptême en source de vie nouvelle ; ainsi le tombeau de la vie ancienne devient berceau d'une vie nouvelle. De la mort la vie : telle est la logique du baptême. Telle est la logique de la vie tout court. Telle est la logique de la mort chrétienne. On comprend pourquoi les anciens représentaient l'âme après la mort par un nourrisson porté par les anges. Préparer sa mort consiste à entrer dans cette logique pascale : de la mort à la vie, tendresse, affection, paix et douceur manifestent la mort aux violences et aux passions pour mener la vie des disciples de Jésus, doux et humble de coeur.
Préparer sa mort implique que l'on donne cette tendresse en visitant les personnes âgées les mourants, en participant aux funérailles des voisins. Fuir tout cela ne prépare pas à la mort.Le livre de Malachie évoque le non-respect de la loi divine. Pour le prophète, ce n'est pas simplement un code de lois que l'on enfreint, mais une alliance divine profanée. Si nous vivons sans préoccupation pour la loi évangélique, nous risquons d'être surpris dans l'au-delà. Relisons les récits du Jugement dernier par Jésus lui-même. Il n'y a pas de peur ni de punition, mais à la fin des temps, les pauvres et les laissés- pour-compte crieront justice.
Préparer sa mort consiste également à mettre au-dessus de tout la loi d'amour de Dieu. Sans "partialité ni accommodement", écrit Malachie. Préparer sa mort peut signifier accorder largement son pardon, demander largement le pardon ; cela signifie également préparer un testament avec équité et justice ; cela implique aussi de donner largement aux plus pauvres. Cela se traduit par la transmission d'un beau testament spirituel aux proches. Paul, dans la seconde lecture, évoque même le "don de lui-même". Au fond, c'est le seul héritage, avec le Christ, à qui nous sommes configurés lors du baptême.Paul rappelle aux Thessaloniciens qu'il est préoccupé de donner l'Evangile du Christ aux hommes. Et Dieu sait s'il en a "bavé". Il n'évoque pas les résultats, mais parle juste de cette mission d'évangélisateur. Préparer sa mort, c'est annoncer et donner le Christ par toute sa vie, car c'est Lui que nous rencontrons juste après. Quelle joie immense de se sentir embrassé par Lui! Quel bonheur de rencontrer face à face Celui que nous avons cherché et désiré!
Mais, au fait, le désirons-nous ? L'attendons-nous ? L'annonçons-nous ?
Ainsi donc, préparer sa mort consiste à rencontrer la paroisse où seront célébrées les funérailles chrétiennes, à y laisser quelques notes importantes, quelques souhaits de textes, car les proches désemparés et parfois non-chrétiens, restent bouche bée pour préparer la célébration. Préparer sa mort consiste à vivre le sacrement du pardon en reprenant toute sa vie, à recevoir le sacrement des malades lorsque les forces déclinent, ou lorsque la peur s'installe. Cela peut consister à confier les siens à des frères et soeurs profondément chrétiens, qui les assisteront lors du deuil par l'écoute et la compassion. Jésus a confié sa Mère à Jean. La mort devient ainsi évangélisatrice.Finalement lorsque Jésus élève celui qui s'abaisse, il veut peut-être tout simplement mettre en valeur les temps d'arrêt dans notre vie. S'arrêter, s'abaisser, se baisser, stopper tout, se placer devant soi et devant son Créateur et Sauveur : voilà une vraie mort à tout ce vers quoi nous courons chaque instant. Alors tu es élevé. Alors tu t'entraînes à lâcher prise. Alors tu te prépares à vivre te mort comme une Pâque éternelle.
Amen.
Père Vincent Di Lizia
+ 2/3 novembre 2002 St-André Reims