Lettre
Pastorale aux étudiants de Reims
“Pour vous qui suis-je ?” (Marc 8, 29)
A l’occasion des grèves et des blocages à l’université
Chers amis,
Habitués de l’aumônerie catholique des étudiants ou non, je vous adresse la phrase que Jésus pose à ses proches : “Pour vous, qui suis-je ?” en me permettant une liberté de circonstance : remplaçons Jésus par l’université et laissons celle-ci nous interroger : pour vous, qui suis-je, moi, université ? Qu’est-ce que je représente pour vous ?
Après les événements du C.P.E. j’avais entendu un étudiant étranger en visite à la faculté de droit et lettres : “on se croirait à Bagdad après un attentat”. Récemment, j’ai entendu deux étudiants s’exclamer sur le même site : “on croirait Sarajevo après les bombardements”.
Allons-nous assister en chiens muets à la déroute de l’université, à l’effondrement de sa mission ? Allons-nous laisser le patrimoine culturel kidnappé par des groupes minoritaires ? Allons-nous abandonner le champ culturel et celui de la recherche en pâture aux idéologies et aux extrémismes ? Permettez à l’aumônier des étudiants envoyé par l’évêque pour servir et annoncer le Christ vous livrer quelques interrogations et quelques convictions d’adulte.1.- La transmission d’une génération à l’autre
La majorité officielle, rabaissée à 18 ans, n’implique pas un devenir adulte immédiat. Nous pouvons nous demander comment les adultes aident encore les jeunes étudiants à grandir. Deux écueils extrêmes peuvent être évidenciés. D’une part, au nom du relativisme ambiant, des adultes laissent les jeunes livrés à eux-mêmes : absences non justifiées de professeurs parisiens au dernier moment, absence totale de sanctions pour des indisciplines notoires, passivité face aux éternels étudiants présents depuis 10 ou 15 ans et spécialistes des blocages, etc. D’autre part, des adultes imposent des réformes sans les expliquer, sans les présenter, sans les discuter et les réfléchir avec les étudiants (ou bien avec des représentants ayant toujours le monopole du micro). Au moyen-âge (époque glorieuse de l’université) St Dominique disait qu’une décision concernant tout le monde devait être discutée par tout le monde. Qui permet et favorise les discussions régulières ? Où sont les lieux paisibles d’échanges et d’élaboration intelligente des nécessaires réformes ?
Même si bon nombre d’adultes ne rentrent pas dans ces excès, il n’en demeure pas moins que : “la fac, c’est nul”. Ce refrain entendu dès le lycée nous invite à nous poser la question du discernement. Comment une génération aide la suivante — même pour des majeurs — à discerner son avenir dans la liberté et la responsabilité. Que signifient en 1ère année 600 étudiants dans un amphithéâtre bondé (voire 1 200 en deux cours répétés) pour une seconde année réduite à 80 ? Quels adultes vont s’attaquer, avec les étudiants, à ces aberrations ?
2. La formation de l'intelligence
JLe travail intellectuel étudiant vise à comprendre, écouter, dialoguer, argumenter. Il constitue un bon apprentissage de la démocratie. Hélas, les événements liés aux grèves et aux blocages ont montré des votes parfois truqués, à mains levées, des groupuscules dont la violence verbale a aussi frôlé la violence physique, l’appel à des spécialistes “parisiens” pour motiver les troupes ; évoquons au passage les dégradations de matériel neuf, la honte des blocages, et l’absence totale de parole des adultes responsables. La sagesse et l’intelligence ont dû laisser la place aux idéologies destructrices, à la loi du plus fort et du plus râleur. Tout ceci est indigne de la vocation de l’université.
Qui fera grandir l’intelligence et la sagesse des étudiants ? Qui les invitera à ne pas bâtir le bonheur sur des privilèges acquis et sur ce que peut leur donner la société sur un plateau, mais que ce bonheur c’est de servir les autres et de transformer le monde ?
Mgr Vingt-Trois, lors de la messe des étudiants à Chartres — en pleine crise du C.P.E. en 2006 — s’exprimait ainsi :« Nous avons la chance très rare de vivre dans un pays de liberté et de démocratie. La liberté et la démocratie se méritent et se construisent par notre engagement à les rendre possibles et effectives. Pour qu’elles soient vivables, il faut que des hommes et des femmes de conviction soient déterminés à s’engager pour les soutenir et les faire grandir. Quand on me dit que les A.G. sont manipulées et les décisions arrachées par des minorités d’influence, je me demande si on n’abandonne pas le terrain en laissant dépérir les organisations démocratiques. Des hommes et des femmes de votre âge, et culturellement bien moins équipés que vous, ont combattu et combattent parfois jusqu’au don de leur vie pour obtenir des élections démocratiques et promouvoir un fonctionnement social qui respecte aussi les minorités.
Le blocage des institutions démocratiques, l’intimidation, le vote forcé, les décisions enlevées à l’arraché, la destruction des outils intellectuels, livres et instruments de travail, tout cela a fonctionné en Europe au XXe siècle, en Allemagne nazie et en Russie stalinienne. Notre démocratie devrait avoir honte de voir resurgir en son sein les fantômes des totalitarismes. Il est plus que temps pour tous de réfléchir sur le monde que nous construisons et de prendre notre part légitime d’un véritable débat démocratique.
… … …
Mes chers amis, les circonstances nous mettent tous devant un choix auquel nous ne pouvons pas échapper : quelle est la valeur suprême de notre vie ? Est-ce que nous sommes prêts à faire confiance à Dieu et à risquer nos sécurités dans le service de nos frères ? Ou bien préférons-nous la sécurité de la société de consommation et de la protection du niveau de vie ? Personne ne peut imposer la réponse à ces questions. La réponse doit jaillir de votre liberté et de votre désir d’aimer et de servir vos frères. Si vous choisissez la sécurité garantie par la société, j’espère que vous savez ce que vous faites et que vous assumerez vos déceptions. Mais si vous choisissez la liberté dans le Christ, je peux vous garantir qu’il ne vous laissera pas tomber et qu’il vous comblera de joie. »
3. La formation à la vie commune
La vie étudiante ne se limite pas au travail intellectuel pur. Elle introduit à la vie en société. Elle l’est déjà. Au cœur du débat démocratique, les syndicats jouent un grand rôle constructif. Or que voyons-nous ? Deux extrêmes : des syndicats ultra-politisés réunissant très peu de membres ; et par ailleurs des syndicats axés sur les loisirs et le bien-être. Les premiers sont parfois capables de négocier à la table d’un ministère : bravo. Les seconds ont inventé un nouveau concept de fête à Reims : “Noctampus” : une vraie fête au cœur de la cité : bravo !
Mais où en est l’aide aux plus démunis, si nombreux, l’aide aux étudiants en échec, l’aide au logement décent, l’aide aux étrangers ; où en sont le débat calme et les propositions constructives ? Qui osera fonder un syndicat autonome au service réel de tous ? Où sont les chrétiens dans l’affaire ? Citons encore Mgr Vingt-Trois à la messe de rentrée des étudiants parisiens cette année :« La première question est : que faisons-nous ? Non pas : que nous arrive-t-il ? Qu’est-ce qui nous est imposé ? Mais que voulons-nous faire ? Et je sais, pour l’avoir entendu sur plusieurs médias, que beaucoup d’étudiants sont convaincus qu’ils sont étudiants pour étudier. Cela peut paraître étrange mais c’est une réalité : l’objectif premier de ce temps d’études, selon leur jugement, c’est vraiment d’étudier et d’essayer d’utiliser au mieux, de la façon la plus profitable, les moyens dont ils disposent, même s’ils peuvent les juger insuffisants, même s’ils peuvent espérer qu’ils soient meilleurs, même s’ils peuvent se mobiliser pour qu’ils soient meilleurs mais non pas pour les empêcher de fonctionner.
La deuxième question est une question beaucoup plus large qui concerne toute notre vie collective, notre vie sociale. Nous vivons en démocratie ; cela veut dire que chacune et chacun doit être en situation de se faire entendre ou, du moins, de participer à l’expression de tous. Il n’est pas possible que l’on se contente de se lamenter sur le fait que telle ou telle minorité prend le pouvoir et impose sa manière de faire si, habituellement, on est soi-même absent des lieux, des organismes, des mouvements qui peuvent influer sur la vie collective. On ne peut pas se réfugier simplement dans le rôle de victime. Car se réfugier dans le rôle de victime, c’est vouloir dire qu’il n’y a pas de démocratie.
Vous savez aussi bien que moi quel est le pourcentage de Français qui participent effectivement à l’action collective que ce soit dans des partis politiques ou des syndicats. On ne peut pas à la fois abandonner le terrain du travail commun et nous plaindre ensuite que la stratégie et la tactique ne correspondent pas à ce que nous souhaitons. La démocratie, ce n’est pas seulement une fois tous les cinq ans, c’est tous les jours. Je crains que des situations que beaucoup de nos concitoyens déplorent aujourd’hui ne soient le fruit de leur absentéisme, du vide où ils ont laissé les lieux où se cuisinent la stratégie et la tactique, où s’imposent les décisions, où il n’y a pas de contestation. Mais la contestation n’est pas seulement le cri du ras-le-bol individuel ; c’est aussi l’organisation, la capacité de faire vivre des corps intermédiaires qui ne réduisent pas l’autorité sociale à des petits noyaux. C’est une responsabilité pour nous tous.
Être chrétiens dans ce monde n’est pas simplement nous mettre en prière à heures fixes, fût-ce plusieurs fois par jour ; c’est vraiment nous mêler des affaires de ce monde, parce que les affaires de ce monde transforment la vie des hommes, les rendent plus heureux ou plus malheureux, font grandir leur liberté ou leur capacité de vivre ou au contraire les restreignent, leur permettent d’atteindre les objectifs qu’ils se sont fixés ou posent des barrages sur leur chemin. Mais tout cela que, dans certaines cultures on peut attribuer à la fatalité et dans certaines conditions à la dictature, dans une démocratie, cela se discute, cela se transforme et cela se transforme. »4 - Guérir la raison
L’université devrait être le lieu où la raison cherche la vérité et la sagesse, engendrant ainsi des hommes et des femmes responsables. Le blason originel de l’université de Reims représentait le siège de la Sagesse “Sedes Sapientiæ” invoqué régulièrement pour éclairer la raison qui, livrée à elle-même, risque de devenir malade, voire folle. Les chrétiens savent d’expérience que la foi guérit la raison et que toutes deux sont nécessaires pour équilibrer leur vie. Mais tout étudiant qui cultive l’humilité, le service, le désir d’engagement, ayant ses deux pieds sur terre, permettra à sa raison de bien vivre.
Si le devoir d’état des étudiants est… d’étudier, alors qui les entraînera à l’écoute, au dialogue, à la réflexion critique et constructive ? Qui osera dire qu’un amphithéâtre où le cours a pris l’habitude de se faire dans le brouhaha, dans l’échange de nouvelles par les outils informatiques, dans l’interpellation au pied levé du professeur, etc…, qui osera dire que, dans ce contexte, l’université conserve des adolescents à leur température constante ?
La raison guérit et grandit grâce à la mutuelle éducation – adultes / étudiants. Il n’est pas ringard de rappeler certaines choses concernant la vie commune à l’époque des émissions “C’est mon choix”.5 - Quelques tâches primordiales pour l’université
N’oublions pas qu’au centre de l’université, il y a la personne et la vie communautaire. Chaque étudiant doit pouvoir exister, sortir de l’anonymat, dialoguer avec ses professeurs, être encouragé pour s’épanouir pleinement. Voici ce que disait le pape Benoît XVI dans sa visite à l’université de Pavie (la ville où est enterré St Augustin) en Italie le 22 avril 2007« En vous rencontrant, chers amis, on pense spontanément à saint Augustin, co-patron de cette université avec sainte Catherine d'Alexandrie. Le parcours existentiel et intellectuel d'Augustin est de témoigner de l'interaction féconde entre foi et culture. Saint Augustin était un homme animé par un désir insatiable de trouver la vérité, de trouver ce qu'est la vie, de savoir comment vivre, de connaître l'homme. Et c'est justement à cause de sa passion pour l'homme qu'il a nécessairement cherché Dieu, car c'est seulement dans la lumière de Dieu que la grandeur de l'homme, la beauté de l'aventure d'être homme peuvent aussi apparaître pleinement. Ce Dieu lui apparaissait au début comme très lointain. Puis il l'a trouvé : ce Dieu grand, inaccessible, s'est fait proche, s’est fait l'un de nous. Le Dieu grand est notre Dieu, c'est un Dieu à visage humain. Ainsi la foi dans le Christ n'a pas posé de limites à sa philosophie, à son audace intellectuelle, mais au contraire, l'a poussé ensuite à chercher la profondeur de l'être humain et à aider les autres à vivre bien, à trouver la vie, l'art de vivre. C'était là sa philosophie : savoir vivre, avec toute la raison, avec toute la profondeur de notre pensée, de notre volonté, et se laisser guider sur le chemin de la vérité, qui est un chemin de courage, d'humilité, de purification permanente. La foi dans le Christ a donné son accomplissement à toute la recherche d'Augustin. Accomplissement, toutefois, dans le sens où il est toujours resté en chemin. On dit même que dans l'éternité aussi notre recherche ne sera pas finie ; ce sera une aventure éternelle que de découvrir de nouvelles grandeurs, de nouvelles beautés. Il a interprété les paroles du psaume "Cherchez toujours son visage" et il a dit : cela vaut pour l'éternité ; et la beauté de l'éternité est que celle-ci n'est pas une réalité statique, mais un progrès immense dans l'immense beauté de Dieu. Ainsi pouvait-il trouver Dieu comme la raison fondatrice, mais aussi comme l'amour qui nous embrasse, nous guide et donne sens à l'histoire et à notre vie personnelle. »
6 - Ouverture
Notre université a une grande et noble vocation. Beaucoup d’étudiants ont soif de grandir et de nombreux enseignants accomplissent un admirable travail. Mais le terrain est malade depuis longtemps. Les spasmes des crises régulières et la façon de les aborder ne sont pas dignes de l’université. Il est temps de créer des espaces réguliers de dialogue critique, éclairé, constructif pour que l’université soit celle de tous, y compris et d’abord de l’étudiant qui veut travailler, devenir un adulte raisonnable, servir les autres et collaborer avec humilité et ténacité à changer le monde en une humanité réconciliée.Vincent Di Lizia + Prêtre au service des étudiants Décembre 2007