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Lettre Pastorale - thème de l'année 2007
- 2008
“Pour vous qui suis-je ?” (Marc 8, 29)
Paroisses du Centre Ville de Reims et Communauté étudiante
Frères et sœurs bien-aimés en Christ,
Notre thème d’année pastorale veut nous conduire à l’essentiel de notre foi chrétienne, au point de rencontre vital où se joue la rencontre quotidienne entre le Christ et chacun de nous. Dans les Évangiles, cette question apparaît à mi-chemin, après les premiers miracles et avant l’annonce de la Passion et du renoncement pour suivre le Christ sur ce chemin. Jésus interroge ses disciples après les avoir emmenés à l’écart, vers Césarée de Philippe, à la frontière des régions païennes ; il enquête par un sondage d’opinion : “pour les gens qui suis-je ?…” puis il recentre et pose la question cruciale, dont voici l’exacte traduction du grec :
“Qui dites-vous que je suis ?”.Ainsi formulée, la demande comporte deux aspects inséparables : d’une part l’interpellation d’amour personnalisée que nous pourrions traduire par : “Je suis qui pour toi ?”, et d’autre part l’invitation à témoigner auprès des autres de cette identité et de cet acte de foi né d’une relation d’amour : “qu’est-ce que tu racontes de moi ?”
Je vous propose trois pistes pour aider chacun dans la réponse personnelle à ces questions. Puisque l’enjeu est directement missionnaire (dire qui est le Christ pour nous), nous nous inspirerons de Madeleine Delbrêl, mystique catholique du XXe siècle, assistante sociale à Ivry/Seine en plein milieu marxiste, et dont le procès en béatification est en cours.
Dans “missionnaires sans bateaux”, Madeleine écrit, en 1943, en évoquant notre condition d’évangélisateur là où nous vivons — et sans prendre le bateau pour des contrées lointaines — “le missionnaire est quelqu’un qui prie, qui témoigne, qui aime.”
1. Le missionnaire est quelqu'un qui prie
La réponse à la question de Jésus appelle une fréquentation amoureuse de sa Parole, de ses actions. Cette fréquentation s’appelle contemplation, et nous pouvons la vivre de façon privilégiée dans la prière, l’adoration, la relecture de nos vies. Dans l’Évangile, Jésus pose la question après avoir vécu un certain temps avec ses disciples, temps pendant lequel ils ont pu le contempler. Aujourd’hui encore les signes ne manquent pas. Ainsi cette épouse stérile depuis 11 ans, venant à une communion chez nous, verse des larmes durant toute la messe et… finit par mettre au monde quelques mois après ses deux jumeaux, que nous avons récemment baptisés.
Dans la prière et dans nos vies, Jésus vient concrètement à notre rencontre. Voici ce qu’écrit au 4e siècle St Basile sur la naissance du Christ :« Dieu sur terre, Dieu parmi les hommes ! Ce n’est plus pour apporter sa loi au milieu des éclairs, au son de la trompette sur la montagne fumante, au sein de l’obscurité d’un orage terrifiant, mais pour parler avec douceur et bonté dans un corps humain, avec ses frères de race. Dieu dans la chair ! Non pas pour ne parler que par moments, comme il en était pour les prophètes, mais pour assumer et s’unir pleinement la nature humaine et pour élever à lui toute l’humanité, par sa chair qui est celle de notre race.
Comment donc, diras-tu, par un seul, sa splendeur est-elle venue en tous ? De quelle manière la divinité est-elle dans la chair ? Comme le feu dans le fer : non pas en se passant, mais en se communiquant. Le feu en effet ne s’élance par vers le fer, mais, demeurant à sa place, il lui communique sa propre force. En cela il n’est nullement diminué, mais il remplit entièrement le fer auquel il se communique. De la même manière, Dieu, le Verbe, n’est pas sorti hors de lui-même, et pourtant il a demeuré parmi nous. Il ne fut pas soumis au changement, et pourtant le Verbe s’est fait chair. Le ciel ne fut pas privé de celui qui le contenait mais pourtant la terre accueillit en son propre sein celui qui est dans les cieux. Que ta pensée sur la divinité ne fléchisse pas. Il n’est pas passé d’un lieu dans un autre comme le font nos corps. Ne t’imagine pas que la divinité ait été changée en une chair différente, car ce qui est immortel est immuable.
Pénètre-toi de ce mystère : Dieu est venu dans la chair afin de tuer la mort qui s’y cache. De même en effet que les remèdes et les médicaments triomphent des facteurs de corruption lorsqu’ils sont assimilés par le corps, et de même que l’obscurité qui règne dans une maison est dissipée par l’entrée de la lumière, ainsi la mort qui tenait en son pouvoir la nature humaine fut anéantie par l’avènement de la divinité. De même que dans l’eau, la glace l’emporte sur l’élément liquide tant qu’il fait nuit et que s’étend l’obscurité, mais se dissout quand vient le soleil, sous la chaleur de ses rayons : ainsi la mort a régné jusqu’à l’avènement du Christ, mais lorsque la grâce salvatrice de Dieu apparut et que se leva le Soleil de justice, la mort fut engloutie en cette victoire, n’ayant pu supporter le séjour de la vraie vie. “Ô profondeur de la bonté de Dieu et de son amour pour les hommes !”. »Le Seigneur Jésus nous rejoint dans l’épaisseur de notre vie très quotidienne et parfois très morne. Juste après la question de son identité, l’Évangile nous rapporte que Pierre, qui vient de répondre sous l’inspiration de Dieu, refuse la suite, la Passion du Christ et se fait traiter de “Satan” par Jésus. Le dialogue entre Jésus et nous revêt parfois des aspérités et des crises profondes liées à notre péché, à notre lourdeur. Voici ce qu’en écrit Karl Barth, théologien du XXe siècle :
« S’il s’agit pour le Sauveur de s’installer chez nous, Dieu soit béni qu’il existe aussi dans notre vie un recoin où le Sauveur puisse entrer sans avoir à demander, à se tenir dehors et à frapper ; un lieu où secrètement il est déjà descendu et où il attend simplement que nous le reconnaissions et que nous nous réjouissions de sa présence. Quel est cet endroit dans notre vie ? Ne pense pas à quelque chose de distingué, de beau ou de bien qui pourrait te servir de référence vis-à-vis du Sauveur pour te rendre recommandable à ses yeux et prêt à l’accueillir. Pas du tout. Le lieu de notre vie où le Sauveur vient s’installer a ceci de commun avec l’étable de Bethléem, qu’il est loin d’être beau, qu’il a même assez mauvaise apparence, n’a rien d’accueillant et d’intime, n’est même pas rassurant, pas humain, tout proche des bêtes… C’est là que nous, les hommes, nous vivons, tous sans exception, pauvres comme des mendiants, des pécheurs perdus, des créatures gémissantes, des mourants, bref, des gens en plein désarroi.
Or, c’est là que Jésus Christ vient loger, bien plus, c’est là qu’il a déjà choisi sa demeure. Dieu soit loué pour ce lieu obscur, pour cette crèche, pour cette étable dans notre vie. C’est là que nous avons besoin de lui et que lui peut se servir de nous, de chacun de nous. Nous y sommes les gens qu’il lui faut. Il attend seulement que nous le voyions, que nous le reconnaissions, que nous croyions en lui, que nous l’aimions. Il nous y accueille. Il ne nous reste qu’à l’accueillir à notre tour et à lui souhaiter la bienvenue. N’ayons pas honte de nous trouver en ce bas-fond en compagnie du bœuf et de l’âne. C’est là précisément qu’il se met tout à fait de notre côté. »Madeleine Delbrêl a porté en elle ce souci de dire qui est le Christ pour elle, au cœur de l’humanité, de cette humanité si épaisse mais tant aimée de Dieu, de cette humanité qu’elle compare à un désert semblable aux contrées désertiques rejointes par les missionnaires :
« En haut d’un grand escalier de métro, missionnaire en tailleur ou en imperméable, nous voyons de marche en marche, à cette heure où il y a foule, une étendue de têtes, étendue frémissante qui attend l’ouverture du portillon… des centaines de têtes, des centaines d’âmes… Dieu partout, et combien d’âmes qui le savent. Dieu partout, nous le savons bien, excepté dans la plupart de ces âmes… Nous les entendrons parler de colis, de lard, d’argent, d’avancement, de peur, de chicane : jamais ou presque de ce qui est notre amour… Oui nous avons nos déserts et l’amour nous y conduit… Désert où l’on est la proie de l’amour… Seigneur, Seigneur, au moins que cette écorce qui me couvre ne vous soit pas un barrage. Passez… Cette femme si triste en face de moi : voici ma bouche pour que vous lui souriiez. Cet enfant presque gris tant il est pâle : voici mes yeux pour que vous le regardiez. Cet homme si las, si las, voici tout mon corps pour que vous lui laissiez ma place, et ma voix pour que vous lui disiez très doucement : “asseyez-vous”. Ce garçon si fat, si bête, si dur, voici mon cœur pour que vous l’aimiez avec, plus fort qu’il ne l’a jamais été… Là où il n’y a pas d’amour, mettez l’amour, et vous recueillerez l’amour. »
Nous trouverons ainsi la réponse à la question du Christ en priant, en relisant notre vie, en nous plongeant au cœur du désert, en nous laissant travailler par la Parole de Dieu. Voici encore Madeleine Delbrêl :
« La Parole de Dieu, on ne l’emporte pas au bout du monde dans une mallette : on la porte en soi, on l’emporte en soi. On ne la met pas dans un coin de soi-même, dans sa mémoire, comme sur une étagère d’armoire où on l’aurait rangée. On la laisse aller jusqu’au fond de soi jusqu’à ce gond où pivote tout nous-même. On ne peut pas être missionnaire sans avoir fait cet accueil franc, large, cordial, à la Parole de Dieu, à l’Évangile. Cette parole, sa tendance vivante, elle est de se faire chair, de se faire chair en nous. »
2. Le missionnaire est quelqu'un qui témoigne
Jésus prend soin de bien distinguer le registre de l’opinion (“pour les gens qui suis-je ?”) de celui du témoignage authentique du disciple (“qui dites-vous que je suis ?”). Seule l’intimité avec le Christ permet une réponse où s’intègre aussi harmonieusement que possible le subjectif et l’objectif. Nous sommes appelés à témoigner de l’infinie grandeur de l’Amour tout-puissant de Dieu manifesté dans l’infinie petitesse de l’humiliation du Christ. Voici ce qu’écrit François-Xavier Durrwell dans le “mystère pascal, source de l’apostolat“ :« Pour connaître la grandeur de Dieu, notre esprit doit donc avancer dans deux directions apparemment opposées, la hauteur et la profondeur, dans le sens de la toute-puissance, qui met Dieu infiniment au-dessus de nous et dans celui du refus d’affirmer la propre puissance en face de nous. Il faudrait pouvoir aller au bout de ces extrêmes opposés et les ramener à l’unité. Car jamais Dieu ne sera connu dans sa vérité, si on ne le contemple pas dans le Christ pascal, en qui l’infini de puissance est un absolu d’immolation.
Non pas qu’il y ait en Dieu faiblesse et petitesse à la manière des hommes, pas plus qu’il n’existe en lui une puissance selon la conception des hommes, car “ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes”. Mais traduit dans le langage humain de l’Incarnation, le mode d’être de Dieu s’exprime à la fois dans l’humilité de la mort du Christ et dans la tout-puissance de sa gloire. Car Dieu est amour et sa toute-puissance n’est autre que son amour infini. Et nous savons qu’à l’égard de l’aimé, un amour vrai est toujours humble et toujours immolé. Il existe un mystère incompréhensible d’humilité divine et d’immolation : l’humilité et l’immolation dans leur pureté absolue, apanage de l’éternel amour.
Jusque dans l’éternité, le Christ demeurera dans cette humilité et cette grandeur, à la fois “le plus grand” et “celui qui sert”. Jésus avait conseillé aux siens de se mettre à la dernière place si on les invitait à un festin ; ainsi le maître de maison pourra dire : “Monte donc plus haut !”. La matérialité de la parabole ne permettait pas de dire qu’à la dernière place, on occupe de fait la première. Mais dans le banquet du Royaume, Jésus est élevé pour toujours à la première place, du fait qu’il a tellement pris la dernière place que personne ne pourra la lui ravir, cette place dans le monde que Dieu seul est capable d’occuper. »Ce paradoxe du Christ, homme et Dieu, plein de gloire et plein d’humiliation, plein d’amour et couvert de crachats, constitue le propre du Christianisme. C’est ce Christ qui nous interroge et qui nous demande comment nous parlons de lui. Madeleine Delbrêl insiste encore :
« Ne nous méprenons pas. Sachons qu’il est très onéreux de recevoir en soi le message intact. C’est pourquoi tant d’entre nous le retouchent, le mutilent, l’atténuent. On éprouve le besoin de le mettre à la mode du jour comme si Dieu n’était pas à la mode de tous les jours, comme si on retouchait Dieu… Une fois que nous avons connu la Parole de Dieu, nous n’avons pas le droit de ne pas la recevoir ; une fois que nous l’avons reçue, nous n’avons pas le droit de ne pas la laisser s’incarner en nous ; une fois qu’elle s’est incarnée en nous, nous n’avons pas le droit de la garder pour nous ; nous appartenons dès lors à ceux qui l’attendent. »
Ainsi sommes-nous, dans notre être profond, la nourriture du monde, le bon pain, qui “appartient” au monde pour être goûté et mangé comme le Christ.
« Cette incarnation de la Parole de Dieu en nous, cette docilité à nous laisser modeler par elle, c’est ce que nous appelons le témoignage. Pour prendre la Parole de Dieu au sérieux, il faut en nous toute la force du Saint Esprit. »
3. Le missionnaire est quelqu'un qui aime
La contemplation du Christ et le désir de l’annoncer par un témoignage authentique vont de pair avec l’amour, source de toute réponse à la question du Christ. Dans l’Évangile, Pierre répond juste à la demande “qui dis-tu que je suis”, anticipant la future réponse, après la résurrection, à une autre question semblable — je dirai identique — “Pierre m’aimes-tu ?”. Cette fois-là, la réponse juste se fera attendre à trois reprises… Là encore, laissons Madeleine Delbrêl nous parler de cet amour :« Il nous faut aimer de cette charité qui n’est pas faite de main d’homme, de cette charité qui est divine. Et quelle caricature n’en avons-nous déjà donnée : la philanthropie, l’altruisme, la solidarité… Nous avons fait des distinctions qu’on ne nous demandait pas de faire. D’un côté les commandements avec lesquels nous sommes en principe d’accord : “tu ne tueras point, tu ne voleras pas…”. De l’autre, ceux que nous considérons en pratique comme exagérés : “Si on te demande ton manteau, donne encore ta tunique”… tendre la deuxième joue quand on a tapé la première, rendre service à ceux qui exigent qu’on les serve ; traiter comme ses enfants ceux qui vous font méchancetés et dérisions. Aimer de cette façon-là, ce serait vraiment faire scandale, car on n’est pas habitué à cette façon-là.
… Il nous reste à faire un beau scandale de charité.
… La charité du Seigneur est en vous au milieu de cette salle d’attente. Que va-t-elle faire ? Que dira cette dame si convenable, ce monsieur si correct quand vous partagerez le café de votre thermos avec votre voisin de droite, votre pain et votre fromage avec votre voisine de gauche, si vous enroulez cet enfant dans votre manteau… Mais que dira le Christ si vous ne le faites pas ?
… Dieu n’a pas dit : “Tu croiras”, mais : “Tu aimeras”.
… Cet amour n’appartient qu’à des être libres, à des êtres qui se sont libérés d’eux-mêmes, qui une bonne fois sont sortis d’eux-mêmes. On n’aime pas tant qu’on est caserné en soi… St François d’Assise a commencé d’aimer pour de bon le jour où pendu au cou pourri d’un lépreux, il a embrassé avec ses lèvres de chair ce dont au monde il avait le plus horreur. »C’est l’amour qui nous permet de répondre à la question de Jésus. C’est l’amour qui est au cœur de la mission. Lorsque les reliques de Thérèse de Lisieux vont habiter en avril prochain notre diocèse, nous nous souviendrons de cette grande missionnaire carmélite qui dit : “Au cœur de l’Église, ma Mère, je serai l’amour“. Voici ce qu’en écrit St Augustin dans son sermon 34 :
« L’amour, nul ne le voit ; et pourtant, on aime cela même qu’on ne voit pas. Tu ne vois pas Dieu. Aime-le et tu le possèdes ! Tant de biens, objets de désirs coupables, sont aimés sans être possédés. On les recherche sordidement sans pourtant les posséder sur le champ. Aimer l’or, est-ce le posséder ? Beaucoup l’aiment et n’en ont pas. Aimer les grands et riches domaines, est-ce les posséder ? Beaucoup les aiment et ne les possèdent pas. Aimer les honneurs, est-ce les détenir ? Beaucoup en sont dénués et brûlent de les acquérir ; ils cherchent à les avoir, et le plus souvent meurent avant d’avoir trouvé ce qu’ils cherchent. Mais Dieu, Lui, s’offre à nous d’emblée. Il nous crie : “Aimez-moi, et vous me posséderez. Car vous ne pouvez m’aimer sans me posséder !”. »
Jésus, en nous demandant qui il est pour nous et comment nous parlons de lui, quémande notre réponse d’amour avec son amour divin, issu de son cœur transpercé : “J’ai soif”. Il a soif d’amour comme nous. Il a soif que cet amour crucifié et glorifié soit connu et partagé.
Dans ce témoignage issu de la réponse donnée par chacun, nous serons amenés à répondre à la même question posée cette fois-ci par nos frères et sœurs, spécialement ceux que nous n’avons pas choisis, ni aimés, mais sauvés par le Christ : “Pour toi — diront-ils plus ou moins maladroitement — je suis qui ? Qui dis-tu que je suis ? M’aimes-tu ? Aimes-tu ?”.
Voici la prière à Marie de Madeleine Delbrêl :
« Sainte Marie, donnez-nous de ne pas donner au Christ la taille du monde, mais d’exhausser le monde' à la taille de Jésus Christ. Faites-nous comprendre que le deuxième temps de l’incarnation, c’est le retour à Dieu d’un monde auquel Dieu est venu. »
Vincent Di Lizia + Curé, pasteur de la communauté - Novembre 2007