St-André
– Paroisse et Communauté étudiante
Pour vous qui suis-je ? (Mt 16, 15)
Seigneur Jésus, Tu es la source de ma joie.
Lettre Pascale à l’occasion des 20 ans de sacerdoce du P. Di Lizia
Frères et sœurs bien aimés,
Au jour de mon ordination le 10 avril 1988, l’Église proclamait, huit jours après Pâques, l’Évangile de la rencontre de Jésus ressuscité avec Thomas : “C’est bien moi”, suscitant en Thomas une foi émerveillée “Tu es mon Seigneur et mon Dieu”, après un chemin de méandres, de doutes et de maturation.
En écho à cet événement fondateur de ma vie, vingt ans après, je reçois avec vous le thème pastoral de notre année : “Pour toi, qui suis-je ?” que Jésus pose à chacun de nous, à moi, à toi. Aujourd’hui je veux lui répondre du fond de mon cœur : “Tu es, Seigneur, la source de ma joie”, profondément touché par la parole du psaume 84(83) “Heureux les hommes dont tu es la force, quand ils traversent la vallée de la soif, ils la changent en source”. Le ministère du prêtre n’est-il pas celui de la joie, la joie de devenir source et de permettre au Christ de transformer les lieux de soif non seulement en lieux hydratés mais bien davantage en source.
Permettez-moi de partager avec vous quelques aspects de cette joie que nous sommes tous invités à goûter et à rayonner ensemble.
1 - La joie de savoir qui je suis
De la question de Jésus “Pour toi qui suis-je ?” dépend toute notre vie. Cette question centrale revient dans notre prière, notre ministère, et nos relations ordinaires. D’ailleurs, Jean conclut son Évangile en proclamant qu’il l’a écrit pour “que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu’en croyant, vous ayez la vie en son Nom”. Il y va donc de l’enjeu de toute notre vie. Et de fait, tant que je n’ai pas répondu personnellement, je peux mener ma vie sans savoir qui je suis moi-même ni où je vais. Les Douze répondent d’abord à Jésus sur “ce que disent les gens” ; cela, c’est ce que nous avons appris, lu, entendu : très intéressant ; mais est-ce ma réponse, ma vie ? Pierre, lui, répond le premier, le premier dans toute l’histoire de l’humanité, le premier au nom de tous : “Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant”.
Quand je cherche à répondre à la question de Jésus, je réfléchis, je prie, je synthétise ce que j’ai reçu un peu partout… et je réponds en manifestant que Jésus devient QUELQU’UN pour moi, vivant, présent, agissant. Jésus, de son côté, a certainement prié pour que je réponde ce que le Père et l’Esprit m’inspirent : “Ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux” (Mt 16, 17). “C’est l’Esprit qui crie en nous : Abba, Père !” (Rm 8, 16)
En réponse à ma réponse, Jésus me révèle qui je suis vraiment : “Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église”. À chacun, ce sera une réponse personnalisée, différente, montrant l’identité et la mission, car Jésus renvoie toujours aux autres : pour le salut du monde. Pour ma part, ayant dit au Seigneur “Tu es la source de ma joie”, je l’ai entendu me répéter le psaume 84(83) : “quand il traverse la vallée de la soif, (l’homme dont le Seigneur est la force) la change en source”.
Et toi, que dis-tu de Jésus ? Qui dit-Il que tu es ?
2 - La joie de servir
Le Seigneur nous révèle notre identité propre en vue de servir les hommes nos frères. C’est pour cela qu’il nous faut être “en tenue de service” (Lc 12, 35-48), en “tenue de travail”, c’est-à-dire en tenue salissante, par opposition à la tenue de repos, parfaite et propre lorsqu’on ne travaille pas. La tenue de service, c’est donc la tenue de CONVERSION. En étant soucieux de ma conversion, je me sais imparfait et je peux donc rencontrer les autres dans leurs faiblesses — comme moi — et les servir. N’est serviteur que celui qui se sait pécheur ; le parfait, lui, surfe au-dessus des autres. La joie de se savoir en état de conversion engendre la joie de servir en étant “uniquement serviteurs” (Lc 17, 7-10), [ce que certaines traductions bibliques traduisent malheureusement par “serviteurs inutiles”]. La joie de servir tout simplement, sans attendre les compliments, sans attendre d’autre récompense que celle de savoir que nous faisons la volonté de Dieu, chante la prière scoute. La joie réside dans le travail bien fait tout simplement.
Le Christ Jésus, notre Maître, s’est fait le serviteur pour nous montrer que le maître parfait n’est autre que le serviteur parfait. Le Christ ne se définit qu’en second, que par rapport au Père… et à nous. Tout comme l’Esprit et le Père. La vraie joie est d’exister en second par rapport à l’autre que je sers. François d’Assise écrivait déjà : “Tant vaut l’homme devant Dieu, tant vaut-il sans plus”. La joie du serviteur réside dans sa profonde liberté, comme celle de la vague qui vient, fait son devoir et…. se retire. Mais ce travail de service nous investit totalement. Il faut “suer pour les gens”, disait un dominicain “sinon les gens se feront suer”.
Suis-je heureux de servir ainsi ? Es-tu heureux de servir ainsi ?
3 - La joie dans la patience
Nous savons d’expérience que le service aimant rencontre des obstacles, des échecs, des déconvenues. Le Christ nous a avertis : “Ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront”. L’amour n’attire pas nécessairement l’amour. La parabole de l’ivraie et du bon grain (Mt 13, 31-32) expliquée par Jésus (Mt 13, 36-43) Lui-même nous est d’un grand secours. L’ivraie existera toujours. Elle apparaît dans mon péché et mes responsabilités, mais sa source n’est pas en moi ; Jésus la situe chez le diable lui-même. Je ne suis pas la source du mal, seul le diable détruit pour détruire. Au lieu d’arracher l’ivraie, Jésus préconise la patience ; je n’arriverai pas à détruire mes défauts et ceux des autres complètement, voire pas du tout. Vouloir cela entraîne chez nous des raideurs, des peurs, des guerres. Jésus nous dit bien que le blé, qui est bon, pousse tout seul (Mc 4) nuit et jour, quoiqu’il arrive. Si le Seigneur nous a choisis, baptisés et envoyés, c’est que “ça doit marcher” selon son projet, dans le service aimant des autres. La joie réside dans mon engagement à ne pas vouloir m’attaquer, en même temps et coûte que coûte, à tout ce qui cloche ou qui est tordu, en moi et chez les autres ; la joie réside dans le développement de ce qui est bon et beau, afin de devenir beau et souple (mais non pas mou) serviteur agenouillé au pied des autres et non ankylosé par ses raideurs pharisiennes.
Qu’est-ce que je fais de mes impatiences ? Qu’est-ce que tu en fais, toi ?
4 - La joie dans la pauvreté
À la patience face aux obstacles s’ajoute le service au cœur des échecs. Continuer à servir malgré les échecs, malgré nos pauvretés. Au pied de la croix, “l’agenda” de Jésus était encore plein de services à remplir… et pourtant, l’échec apparent a tout arrêté. Rappelons aussi pendant la transfiguration, l’échec des 9 autres Apôtres à guérir (Mc 9, 14-29) un épileptique gravement atteint. À la suite de Jésus, nous nous rappelons que nous ne réussissons pas toujours, que nous décevons un jour ou l’autre, que nous sommes déçus et désorientés, même si nous avons prié et promis de bonnes choses au Seigneur et à la terre entière.
Face à cela, nous pouvons souffrir du mal qui persiste ; cela signifie que nous ne nous résignons pas à ce mal, ce qui est déjà beaucoup ! N’hésitons pas également à dire la vérité dans la charité : le mal est mal, les personnes, elles, sont infiniment respectables. Au père de l’épileptique Jésus fait nommer le mal et suscite la foi… “Je crois ! Viens en aide à mon peu de foi”. Bref, nous confions la situation au Seigneur, au Maître, et nous ne la Lui reprenons pas. Seigneur, c’est dans tes mains, stop. Vas-y ! Au contraire, si je prie sans arrêt pour que l’obstacle “s’arrange”, si je m’agite en paroles et en actes pour “surmonter” l’échec, l’affaire me “prendra la tête” comme disent les jeunes.
Laissons les choses échouées baigner dans le Seigneur et dans sa miséricorde. Elles ressortiront autrement, excellentes. La joie de ma pauvreté plongée dans l’infinie miséricorde de Dieu qui s’en occupe ! Est-ce ma joie actuelle ? Est-ce la tienne ? N’oublions pas que les épreuves font partie intégrante de notre vie de disciples. Nous ne sommes pas baptisés pour être protégés, mais pour être exposés à servir dans l’amour (cf 1 Pierre 4, 12-13). Nous sommes confirmés pour être témoins, c’est-à-dire martyrs, en grec. Nous participons à l’Eucharistie en livrant notre corps et en versant notre sang. Mais la joie réside dans notre appartenance au Christ. “C’est Lui qui vit en moi”, écrit Paul aux Galates. Ma joie réside dans le service et le don de moi-même librement (“au moment d’être livré et d’entrer librement dans sa passion…”). La joie de vivre du Christ (Parole, Sacrements, service aimant, prière, Adoration…) me fait considérer davantage le Christ que les épreuves et les échecs. Benoît XVI aux prêtres d’Aoste disait il y a 2 ans qu’on n’a pas encore aimé si l’on n’a pas souffert de ceux qu’on doit aimer. Et si les difficultés étaient source de fécondité dans notre service ?
As-tu déjà constaté cela en relisant ta vie ? Sûrement. Alors bienheureux es-tu !
5 - Aimer, c’est tout donner et se donner soi-même
Cette phrase de Thérèse de Lisieux résonne en nous au moment où nous vivons dans notre diocèse le pèlerinage de ses reliques. La joie nous vient ici de la parole du Bon Samaritain (Lc 10, 25-37). Marc Chagall, qui était juif, a voulu l’illustrer dans son vitrail de la Cathédrale de Reims pour exalter le centre de la joie selon le Christ. Face à l’homme roué de coups, le prêtre et le lévite ont de bonnes raisons de poursuivre leur chemin afin de ne pas se souiller pour le culte, mais leur cœur n’est pas touché, il reste sans amour. Le Samaritain, ennemi des juifs, avait aussi de bonnes raisons de continuer, afin que l’autre meurt, mais son cœur est bouleversé et déborde d’amour.
Les bonnes raisons ne font pas écran à l’amour véritable. Sinon Jésus fils de Dieu aurait eu des milliers de raisons pour abandonner ce monde pourri, en perdition. Plus encore, le Christ renverse la situation en fin de parabole : à la question “qui est mon prochain ?” il substitue la question “de qui te fais-tu le prochain ?”
Effectivement, si je cherche qui est mon prochain, je le choisis, je “trie”, je vais aider mes “potes”, tout en disant que Dieu habite en tout homme. Je reste maître de la situation, en étant le centre qui choisit et qui fait des efforts pour aider les autres que… j’ai choisis. Au contraire, si je suis le prochain de l’autre, c’est que l’autre est le centre qui s’impose à moi, que je ne choisis pas, que j’aime parce que l’amour déborde de mon cœur, même si j’ai dix mille choses raisonnables programmées sur l’agenda. Je ne suis plus maître de ma vie. C’est l’autre qui est premier et maître, et donc Dieu Lui-même car l’autre est un don de Dieu.
Éprouvons-nous cette joie d’aimer ainsi Dieu et l’imprévu ?
6 - La joie du pardon
Le service et l’amour nous emmènent loin. Jusqu’au pardon. Pierre demandera même à Jésus combien de fois il faut pardonner à son frère (Mt 18, 21-25). Là aussi la joie peut jaillir, à condition de nous entendre sur le pardon véritable.
7 - La joie de servir comme Marie
Au jour de l’Annonciation, l’humble servante du Seigneur cherche à comprendre, face à l’ange, face à Dieu. Mais elle ne complique rien, fixant son regard sur Dieu. Voilà la vraie conversion pour nous : à un moment donné, les objections tombent, et je décide de servir, d’y aller… L’Esprit Saint nous ouvre à cela.
Marie “garde toutes ces choses dans son cœur”. Elle fait “mijoter” dans sa tête les Écritures, dont elle est pétrie, les événements… Et Dieu correspond à son attente. Elle attend le Messie en bonne juive fidèle. Marie a beaucoup travaillé sur elle-même pour comprendre, pour recevoir juste ce qu’il faut afin de croire. Voilà la joie de croire : Dieu ne nous sauve pas sans nous, et Il correspond toujours à l’attente profonde et véritable de notre cœur.
Cette joie est celle qui donne la vie au monde. Pour Marie, c‘est le Verbe incarné en personne. Pour nous, c’est aussi Jésus ressuscité vivant en nous.
? Portons-nous cette joie d’engendrement du Christ, Amour parfait, autour de nous ?
Que la grâce de cet anniversaire d’ordination nous permette de répondre en vérité à ces questionnements.
De grand cœur, fraternellement
Vincent Di Lizia + Curé, pasteur de la communauté - Pâques 2008
Plusieurs passages de cette lettre s’inspirent de propos du Père
Paul-Dominique Markovits, dominicain, à qui je dois beaucoup dans ma
vie spirituelle.
Pour aller plus loin :
“Petites Béatitudes” de P.-D. Markovits - éditions
du Cerf